À Richard-Toll, dans la vallée du fleuve Sénégal, le parcours de Korka Diaw donne un visage à une revendication essentielle : les femmes qui travaillent la terre doivent pouvoir en maîtriser les ressources et les revenus. Rizicultrice et entrepreneure, elle a développé ses activités dans la production, la transformation et la commercialisation du riz. À la tête du Réseau des femmes agricultrices du Nord du Sénégal (REFAN), elle porte aussi un combat collectif pour l’accès aux financements, à la formation et aux moyens de production.
Dans un portrait publié en 2024 par la Société financière internationale (IFC), Korka Diaw revient sur les difficultés de ses débuts : une terre empruntée, des dépenses d’irrigation importantes et un manque de formation. Son activité s’est ensuite développée grâce, notamment, à des appuis financiers et techniques. Cette trajectoire rappelle une réalité que les discours sur le courage des femmes laissent souvent dans l’ombre : la volonté ne remplace ni l’accès à la terre, ni les équipements, ni l’accompagnement.
En cette Journée internationale des femmes rurales, célébrée le 15 octobre, son expérience invite à regarder au-delà des hommages. Nous connaissons les éloges adressés à celles qui nourrissent les familles, approvisionnent les marchés et soutiennent les économies locales. Mais quelle place leur accordons-nous lorsqu’il faut attribuer les terres, distribuer les financements ou décider des orientations agricoles ?
Le travail ne donne pas automatiquement le pouvoir. Cultiver une parcelle ne signifie pas disposer de droits durables sur celle-ci. Participer à une récolte ne garantit pas de décider de sa vente ni de l’utilisation de ses revenus. Les données de la FAO montrent d’ailleurs que, dans la plupart des pays étudiés, les femmes ont moins de chances que les hommes de détenir des droits de propriété sur les terres agricoles.
C’est dans cet écart entre contribution et décision que se joue une partie du combat féministe en milieu rural. Les femmes ne peuvent rester une main-d’œuvre disponible dont on célèbre l’endurance sans garantir l’autonomie. Elles doivent pouvoir investir, négocier, choisir leurs activités et contrôler les fruits de leur travail.
L’expérience du REFAN montre également l’importance de l’organisation collective. Dans son portrait de 2024, l’IFC décrit un réseau qui accompagne les agricultrices par la formation, l’information et l’accès aux ressources, notamment pour faire face au changement climatique. Une réussite individuelle peut ainsi ouvrir des possibilités à d’autres femmes lorsqu’elle s’accompagne d’une mise en commun des connaissances et d’une capacité à porter des revendications.
Cette dimension collective mérite d’être au centre des politiques publiques. Le parcours d’une entrepreneure reconnue ne saurait servir à demander à toutes les autres de surmonter seules les obstacles. Il doit plutôt conduire à cette question : quelles conditions permettraient à davantage de femmes de développer une activité agricole selon leurs propres ambitions ?
Les réponses engagent des choix concrets : sécuriser leurs droits sur des terres cultivables et aménagées ; rendre les financements accessibles ; garantir un accès équitable à l’eau, aux équipements, à la formation et aux marchés. Elles supposent aussi de donner aux organisations de femmes une place effective dans les décisions foncières et agricoles, avec la possibilité d’en contrôler l’application.
Il faut enfin regarder le travail qui se poursuit après les champs. Puiser l’eau, préparer les repas, s’occuper des enfants et accompagner les proches mobilise du temps et de l’énergie. L’accès aux services publics et un partage plus équitable du travail domestique sont donc des conditions de l’autonomie économique.
Les femmes rurales ont droit à un revenu, au repos, à la protection sociale et au choix de leur avenir. Ces droits leur appartiennent, indépendamment de ce qu’elles apportent à leur famille ou à la production nationale.
Le combat porté par des femmes comme Korka Diaw nous ramène ainsi à une exigence politique : que celles qui cultivent la terre puissent aussi décider de ce qu’elles en font et de ce qu’elles en retirent. Le 15 octobre doit servir à mesurer les engagements à cette aune. Car les hommages passent. Les droits, eux, doivent durer.


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