Le samedi passé, j’ai eu le privilège et l’honneur de présenter le premier livre de notre sœur féministe guinéenne, Aminata Pilimini Diallo : Lettre à ma sœur. Un livre courageux. Un livre qui oblige à regarder en face quelque chose que nous connaissons toutes, que nous avons toutes vu de près ou de loin, et que nous n’osons pas toujours nommer avec toute sa brutalité : la violence organisée contre les femmes qui parlent  peu importe où elles parlent, dans les maisons, dans les institutions ou dans les espaces numériques.

Ce qui caractérise Aminata Pilimini Diallo, c’est une constance qui force le respect. Une détermination à continuer malgré la violence. Je ne connais pas, dans ma génération, beaucoup de femmes ayant subi un tel niveau d’attaques publiques sur Facebook. À chaque prise de parole sur les droits des femmes, les attaques déferlent : insultes, montages diffamatoires, photos truquées, menaces de viol, menaces de mort. Et malgré tout, elle revient. Toujours.

Je veux préciser ici une chose importante : il ne s’agit pas de mesurer le courage des femmes. Nous réagissons toutes différemment à la violence. Se retirer pour protéger sa santé mentale est légitime. Fermer sa plateforme aussi. Il n’y a aucun jugement dans cela.

Mais cette constance reste remarquable. Et en préparant cette présentation, une question s’est imposée à moi : pourquoi une telle violence ? Pourquoi cette intensité, cette régularité, cette organisation ?

La réponse est simple.

Elle n’est pas attaquée parce que c’est elle. Elle est attaquée parce que c’est une Femme qui ose dire Non.

Nous avons tendance à parler du harcèlement en ligne comme d’un phénomène spontané : des trolls isolés, des comportements individuels, des personnes frustrées derrière leurs écrans. Cette lecture est fausse.

Ce que documente Lettre à ma sœur, c’est un système. Un mécanisme qui se réactive presque automatiquement chaque fois qu’une femme occupe l’espace public avec une parole qui dérange l’ordre patriarcal.

Elle parle de l’excision dont elle a été victime  les attaques surgissent. Elle dénonce un mariage forcé, les attaques surgissent. Elle soutient une victime de viol  les attaques surgissent. Le déclencheur change. Le mécanisme, lui, reste identique.

La logique du patriarcat est simple : l’espace public appartient aux hommes. La parole légitime est masculine. Toute femme qui prend cet espace, qui élève la voix, qui refuse le silence  devient une menace à ramener à l’ordre. Et dans le monde numérique, les outils pour cela sont nombreux, accessibles, et largement impunis.

Le sujet change. Le mécanisme reste le même.

Et ce mécanisme ne connaît pas de frontières. Qu’il vise une femme en Afrique de l’Ouest ou en Amérique du Nord, il obéit à la même logique : rappeler aux femmes que la parole publique a un prix.

D’abord, la disqualification personnelle. On ne répond pas aux arguments  on attaque la femme. On la traite de frustrée, de célibataire aigrie, de laide, d’hystérique. On veut convaincre tout le monde qu’une femme qui dérange ne mérite pas d’être écoutée. Féministe moche. Vieille célibataire. Femme qui hait les hommes. Ces étiquettes ne cherchent pas à débattre elles cherchent à discréditer avant même que la discussion commence.

Ensuite vient la fabrication de fausses preuves. Sa photo truquée et collée sur des corps dégradants. Des citations inventées. Des captures d’écran sorties de leur contexte et diffusées massivement. On construit une version alternative et infamante de la militante  et on la fait circuler à une vitesse que le droit à la réponse ne pourra jamais rattraper.

Puis les menaces directes. Le viol promis. La mort annoncée. L’exposition menaçante de sa vie privée. Ces menaces ont un effet double et calculé : elles visent Aminata, oui  mais elles visent aussi toutes les femmes qui la lisent, qui l’observent, qui hésitent encore à parler. Elles disent à chacune d’entre elles : regarde ce qui arrive à celle qui parle. Tu veux vraiment parler ?

Et enfin  le plus insidieux, le plus douloureux  la mobilisation des femmes contre les femmes. Parmi les plus virulents détracteurs, il y a aussi des femmes. Des femmes qui se réjouissent de la voir tomber. Des femmes qui partagent les contenus diffamatoires. Des femmes qui, conditionnées par des années de patriarcat intériorisé, ont appris que leur survie sociale dépend de leur conformité aux normes  et qui voient dans la féministe non pas une libératrice, mais une menace à leur équilibre fragile. Ce phénomène ne mérite ni condescendance ni condamnation. Il mérite d’être compris pour ce qu’il est : le signe le plus éloquent de la profondeur avec laquelle le patriarcat a colonisé nos imaginaires, y compris les nôtres.

On peut changer le nom, le pays, le visage : le mécanisme reste le même.Et c’est précisément pour cela que ce livre nous concerne toutes.Chaque journaliste qui s’est autocensurée après des menaces.Chaque militante qui a fermé son compte pour retrouver un peu de paix.Chaque femme qui a préféré se taire après avoir vu ce qui arrivait aux autres. Toutes ont payé le même prix : l’impôt du silence imposé par la peur.

Ce qui transforme ces violences en système, c’est l’impunité.Des lois existent. Mais entre l’existence d’une loi et son application, il y a souvent un gouffre.

Le livre le montre avec une ironie presque absurde : celle qui subit des années de harcèlement se retrouve convoquée, pendant que les auteurs de menaces et de campagnes diffamatoires continuent leur vie sans conséquence.

« Le silence ne nous protège pas », écrivait Audre Lorde.Et l’ordre patriarcal le sait très bien.Mais le silence ne fait pas que ne pas nous protéger. Il nous prive toujours de quelque chose : d’un espace, d’une parole, d’une possibilité.

Abandonner un espace parce qu’on nous en a chassées, c’est accepter qu’une limite soit imposée à notre liberté.

Nous ne devrions pas avoir à admirer la résistance d’une femme au harcèlement comme nous admirons un exploit. Nous devrions vivre dans un monde où cette résistance n’est pas nécessaire. Où une femme peut défendre les droits des femmes sans déclencher une mobilisation destinée à la faire taire

Ce monde-là n’existe pas encore.

Mais chaque femme qui continue de parler agrandit un peu l’espace des autres.

warkhatv

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