Jamais le mot souveraineté n’a été autant prononcé au Sénégal. Il est partout. Dans les discours officiels, dans les sommets internationaux, dans les débats télévisés. Il accompagne les promesses de transformation économique, les ambitions numériques et les rêves d’autosuffisance alimentaire. Pourtant, à mesure que le mot gagne du terrain dans les discours, il semble parfois en perdre dans les faits.

Car pendant que nous parlons d’autonomie, nous signons des accords dont les citoyens ne connaissent ni les clauses exactes, ni les contreparties, ni les implications à long terme. Et lorsqu’il s’agit de santé, cette contradiction devient particulièrement préoccupante.

Le 13 mars 2026, le Sénégal et les États-Unis ont signé à Dakar un protocole d’accord quinquennal destiné à renforcer le système sanitaire national pour la période 2026-2030. Selon les chiffres communiqués par les autorités sénégalaises, l’accord représente un engagement global de 135 millions de dollars, soit plus de 74 milliards de francs CFA. Les États-Unis devraient contribuer à hauteur de 63 millions de dollars, tandis que le Sénégal mobiliserait 72 millions de dollars de ses propres ressources.

Ce détail mérite qu’on s’y arrête. Car il nous rappelle que nous ne sommes pas seulement bénéficiaires de cet accord. Nous en sommes aussi financeurs. Une partie importante des ressources engagées provient du budget national. Ce n’est donc pas seulement une aide que nous recevons. C’est un cadre dans lequel nos propres priorités sanitaires seront appelées à s’inscrire.

Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut remonter quelques mois en arrière.

En septembre 2025, l’administration américaine publie l’America First Global Health Strategy, un document qui redéfinit en profondeur sa politique sanitaire internationale. Le changement de philosophie est assumé. L’aide sanitaire n’est plus présentée uniquement comme un instrument de solidarité ou de coopération. Elle devient également un outil diplomatique, stratégique et géopolitique.

Dans un contexte marqué par la concurrence croissante avec la Chine sur le continent africain, Washington cherche à renforcer son influence par de nouveaux mécanismes de partenariat direct avec les États. C’est dans ce cadre qu’apparaissent les accords dits Government to Government (G2G), négociés directement entre les gouvernements partenaires et les autorités américaines.

Le Sénégal n’est pas un cas isolé. Avant lui, plusieurs pays africains avaient déjà signé des accords similaires. À la date de signature du protocole sénégalais, vingt-six pays avaient rejoint ce dispositif.

Pendant des décennies, une grande partie de l’aide sanitaire transitait par des organisations multilatérales, des agences spécialisées des Nations unies ou des mécanismes internationaux. Désormais, Washington privilégie des relations directes avec les États partenaires.

Tous les États défendent leurs intérêts. Les États-Unis défendent les leurs. La vraie question est donc ailleurs : qui défend les nôtres ?

Car même les chiffres de cet accord ne sont pas clairs.

Le communiqué officiel de l’ambassade américaine évoque un accord de 90 millions de dollars. Le communiqué  du ministère sénégalais de la Santé, lui, parle de 135 millions de dollars. Ces deux chiffres coexistent dans l’espace public, sans explication claire, sans note de bas de page, sans communiqué de réconciliation.

Et il y a plus, ce n’est pas un seul accord qui a été signé. Un mémorandum principal s’est ajouté un accord distinct, relatif au partage de données statistiques agrégées entre les deux gouvernements. Un accord dans l’accord. Que peu de médias ont mentionné. Que la plupart des citoyens ignorent.

Les autorités précisent que ces données sont non individuelles, non nominatives, et encadrées par la législation sénégalaise. C’est une garantie importante. Mais entre ce qu’un accord promet et ce qui se pratique dans la durée, l’histoire de la coopération internationale nous a appris à maintenir notre vigilance. Et la vigilance commence par l’accès à l’information.

Le texte intégral de l’accord signé par le Sénégal n’est toujours pas accessible au public. Les citoyens ne savent pas exactement à quoi leur État s’est engagé. Les professionnels de santé n’ont pas eu accès aux clauses détaillées. Les organisations qui travaillent depuis des années sur la santé reproductive, la planification familiale, les violences basées sur le genre ou la mortalité maternelle n’ont pas été associées.

Or ce qui étonne  lorsqu’on examine les priorités mises en avant, c’est moins ce qui est présent que ce qui est absent.

Surveillance épidémiologique. Systèmes de laboratoire. Prévention des épidémies. Transformation numérique du système de santé.

Ces priorités sont importantes certes.

Mais où sont la santé sexuelle et reproductive ? Où sont les soins destinés aux survivantes et victimes  de violences sexuelles ? Où est la planification familiale ? Où est la mortalité maternelle, non pas comme formule générale dans un discours officiel, mais comme priorité budgétaire clairement identifiée, suivie et évaluée ?

Au Sénégal, des femmes continuent de mourir de causes liées à la grossesse et à l’accouchement. D’autres renoncent à des soins essentiels faute d’accès ou de moyens. D’autres encore survivent à des violences sans bénéficier d’une prise en charge adaptée.

Ces réalités ne sont pas périphériques. Elles sont au cœur même de la santé publique. Et pourtant, elles semblent une fois de plus reléguées aux marges des grandes négociations.

L’effacement commence rarement souvent ainsi.

On ne dit pas que la santé reproductive des femmes n’est pas importante. On la laisse simplement hors du centre de la discussion. On la rend secondaire. On la confie à des financements incertains ou à des programmes périphériques. Et au bout du compte, ce sont toujours les mêmes qui paient le prix de ces silences.

La transformation numérique du système de santé figure parmi les priorités affichées de l’accord. Or les données de santé ne sont pas des données ordinaires. Elles concernent nos maladies, nos traitements, nos grossesses, nos vulnérabilités et parfois les épisodes les plus intimes de nos vies.

Dans un contexte où les systèmes de surveillance sanitaire et les mécanismes de suivi deviennent centraux, il est légitime de demander quelles données seront collectées, où elles seront stockées, qui pourra y accéder, sous quelles garanties et selon quelles règles de gouvernance. Ces questions ne relèvent pas de la méfiance systématique. Elles relèvent de la responsabilité démocratique.

Je ne suis pas opposée aux partenariats internationaux. Je ne suis pas opposée aux financements extérieurs. Je sais les difficultés auxquelles notre système de santé est confronté et je sais combien les besoins sont immenses. Mais précisément parce que ces accords sont importants,qu’ils méritent de la transparence. Ils méritent le débat. Ils méritent que les citoyens puissent comprendre ce qui est négocié en leur nom.

Car une souveraineté qui ne s’exerce pas sur les décisions qui concernent nos corps, notre santé et nos droits reste une souveraineté incomplète.

Nos corps ne sont pas une clause. Nos données ne sont pas une monnaie d’échange. Et la santé des femmes ne devrait jamais être la ligne silencieuse que l’on efface lorsque les accords deviennent diplomatiquement sensibles.

khady Ba

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