« C’est le jour de la rentrée. La classe est propre… »

Je cite de mémoire, et ma mémoire a peut-être arrangé les mots. C’était dans mon livre de lecture, à l’école primaire, à l’époque de la collection Sidi et Rama. Sous le texte, il y avait les syllabes qu’on répétait en chœur, le doigt sur la page : tre, pre, rentrée, propre. Puis d’autres mots : une ancre, une griffe. Je ne savais pas ce qu’était une ancre, mais je savais que le jour de la rentrée, la classe était propre. C’était écrit dans le livre, et c’était aussi ce que nous découvrions après l’appel, en rejoignant nos camarades dans la salle.

Cette phrase m’est revenue ces jours-ci, des années plus tard, et je ne sais pas très bien si elle me rassure ou si elle me serre le cœur.

Car c’est le jour de la rentrée, avec cinq jours de retard. Et je me demande : la classe est-elle propre ? Ces cinq jours ont-ils suffi pour pomper, nettoyer, désinfecter, remettre en état après les dégâts des inondations ? Sur l’ensemble du pays, combien d’établissements sont vraiment prêts, ce matin, à accueillir ces milliers d’élèves qui devraient arriver dans leurs plus belles tenues ?

Parce que la rentrée, pour nous, c’était cela aussi. On changeait de garde-robe. Celles et ceux qui avaient eu la chance de partir en vacances revenaient avec des valises d’habits neufs. D’autres avaient passé l’hivernage chez une tante ou un oncle et rentraient avec des fournitures et un boubou neuf. On se regardait dans la cour, on comparait, on était fier·ère·s..

Je dis « nous », mais les filles n’avaient pas tout à fait les mêmes vacances. Pour beaucoup d’entre elles, ce n’était pas un temps de repos : on quittait les cahiers pour les travaux ménagers. Certaines quittaient même le village pour la ville, où elles travaillaient comme aides ménagères pendant trois mois. C’est avec cet argent qu’elles achetaient leurs fournitures et préparaient leur rentrée. Encore enfants, elles payaient leur année scolaire en faisant le ménage  des autres.

Je ne sais pas ce qu’il en reste aujourd’hui. Cette année, dans mon quartier, je n’ai pas croisé ces « vacancières » que nous avions l’habitude de voir. Peut-être que les familles ont moins les moyens d’accueillir un enfant et de préparer sa rentrée en plus de celle des leurs. Peut-être que certains parents hésitent davantage, sachant ce que les filles peuvent subir dans les maisons des autres. Mais je ne peux pas tirer une conclusion de ce que je vois autour de moi. Ne plus les croiser ne veut pas forcément dire qu’elles ne travaillent plus.

Hier, 11 octobre, c’était d’ailleurs la Journée internationale de la fille. Alors je pense aussi à celles qui ne seront pas en classe ce matin, et pas à cause de l’eau. Celles qu’on a mariées pendant les vacances et qui ont rejoint un foyer au lieu de leur école, sans que personne ait vraiment attendu leur consentement.

Au Sénégal, selon les données de 2023 présentées par l’UNICEF, trois jeunes femmes sur dix, parmi les 20 à 24 ans, avaient été mariées ou mises en union avant leurs 18 ans. En milieu rural, cette proportion dépasse quatre sur dix.

Je me demande ce qui se passe dans la tête d’une enfant de quatorze ans qu’on retire de l’école pour la donner à un mari. Qui lui pose vraiment la question ? Et qui la pose à la femme qu’elle devient ?

Je pense à ces filles, mais aussi aux femmes, aux mères de famille, et à tout ce que nous portons en ce moment. La vie est devenue si chère qu’on refait les comptes de la dépense plusieurs fois par jour. La rentrée arrive avec ses inscriptions et ses fournitures. Et là-dessus, l’eau est entrée dans nos maisons.

Depuis les pluies du début du mois, on a beaucoup parlé des cumuls atteignant 142 millimètres en vingt-quatre heures à Rufisque, des écoles abîmées, du programme de 921 milliards de francs CFA annoncé par le gouvernement. On a parlé des morts aussi, dont cette femme et son enfant, aux Parcelles Assainies. Tout cela se mesure et s’annonce. L’état dans lequel cela nous laisse, lui, reste largement absent des annonces.

Or nous dormons mal. Nous avons peur dès que le ciel s’assombrit. Nous avons passé des nuits à sortir l’eau, à surélever les matelas, à mettre les papiers de la famille à l’abri, et le lendemain il fallait quand même trouver de quoi préparer le repas. Nous faisons bonne figure devant les enfants et nous continuons, parce qu’il faut bien que quelqu’un continue. À force, nous ne savons même plus dire que nous sommes fatiguées. On nous a tellement appris à tenir que nous avons fini par nous oublier nous-mêmes, au point de ne plus nous appartenir.

On appelle cela de la résilience, et on nous en félicite. Je me méfie de ce mot, parce qu’il permet d’admirer les femmes sans les aider. Recommencer chaque hivernage ne veut pas dire qu’on va bien.

Les enfants non plus ne vont pas forcément bien. Certains ont vu l’eau entrer dans leur chambre en pleine nuit, ont été portés dans le noir, ont perdu les cahiers achetés pour la rentrée. Ce matin, on leur demandera d’ouvrir leur livre, et je doute qu’on prenne partout le temps de leur demander comment ils vont.

Samedi, c’était la Journée mondiale de la santé mentale. Dans les maisons inondées, elle a peut-être été une journée de plus à tenter de sauver ce qui pouvait l’être. Quand on a de l’eau jusqu’aux genoux, on ne s’arrête pas toujours pour dire ce qu’on ressent. Mais c’est ainsi que le silence s’installe. On s’occupe de ce qui se voit, et le reste, on le confie à Dieu. Il faut dire que les possibilités de soins et d’accompagnement restent limitées.

Des équipes mobiles d’intervention et de soutien psychosocial existent pourtant. Sont-elles mobilisées dans les quartiers sinistrés ? Les familles savent-elles comment les contacter ? Et que prévoit-on pour les enfants lorsqu’ils retournent à l’école ?

J’aimerais donc savoir quelle place cet accompagnement aura dans le programme annoncé de 921 milliards. Une cellule d’écoute dans les écoles les plus touchées, avec des personnes formées et des moyens pour orienter les enfants, devrait faire partie de la réponse. Les enseignants, qui sont souvent des sinistrés eux aussi, ont besoin d’être accompagnés pour repérer l’enfant qui ne va pas et savoir vers qui se tourner.

Et dans les quartiers, les « bajenu gox » connaissent les familles. Elles pourraient aider à faire le lien, à écouter et à orienter, si on leur en donnait les moyens. Mais il ne faudrait pas, une fois encore, compter sur le dévouement des femmes pour combler les manques des services publics. Cela demande une formation, du temps et une reconnaissance de leur travail.

Je ne demande pas un psychologue par famille. Je demande seulement qu’on arrête de considérer la santé mentale comme une affaire pour les jours où tout va bien.

« C’est le jour de la rentrée. La classe est propre. » Elle le sera peut-être ce matin. J’aimerais qu’on se demande aussi comment vont celles et ceux qui viennent s’y asseoir, et qu’on n’oublie pas celles qui n’y reviendront pas.

warkhatv

WarkhaTv est la première plateforme de production de contenus féministes au Sénégal.

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