Le dimanche 27 septembre, plus de trois mille personnes ont marché dans Dakar derrière la Ligue sénégalaise contre le cancer. La Première Dame ouvrait le cortège,accompagnée du ministre de la Santé, et tout le monde portait le même tee-shirt rose. Sur les banderoles, on voyait surtout les logos des entreprises qui avaient financé l’événement. J’ai regardé les images avec beaucoup de tendresse pour ces femmes, mais quelque chose me gênait.

La Dre Fatma Guenoune, présidente de la LISCA, a cité deux chiffres : environ 2 220 Sénégalaises apprennent chaque année qu’elles ont un cancer du sein, et plus de 1 300 décès sont enregistrés. Selon l’OMS, dans les pays à revenu élevé, près de neuf femmes sur dix sont encore en vie cinq ans après le diagnostic. Dans la région africaine, la survie médiane tombe à 39 %. Je ne suis pas médecin. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre pourquoi on meurt autant d’un cancer qu’on sait soigner, et je crois que la réponse a beaucoup à voir avec la pauvreté.

En Europe, des associations féministes critiquent depuis longtemps Octobre Rose. Elles lui reprochent un marketing qui infantilise les femmes, une pression au dépistage sans information complète sur ses limites, et ces marques qui se teignent en rose le temps d’un mois pour vendre davantage. Elles parlent de pinkwashing. Ce débat nous concerne aussi, sauf que chez nous le problème se pose dans l’autre sens. En France, certaines s’inquiètent d’un dépistage excessif. 

Au Sénégal, beaucoup de femmes n’ont toujours pas réellement accès au dépistage. Il y a quelques années encore, une mammographie coûtait autour de 30 000 francs CFA, et pendant Octobre Rose la LISCA avait réussi à en ramener le prix à 15 000 francs. C’était déjà une somme importante pour une vendeuse du marché de Thiaroye, une travailleuse du secteur informel ou une cultivatrice du Sénégal des profondeur. Aujourd’hui, certaines estimations situent plutôt le coût de l’examen autour de 80 000 francs CFA, avec des mécanismes ponctuels de subvention pendant la campagne.

Mais le problème ne s’arrête pas au prix de la mammographie. Il faut parfois ajouter le transport, l’hébergement et surtout les inégalités territoriales d’accès aux examens spécialisés. Pour une femme qui vit loin des grands centres de santé, se faire dépister représente donc bien plus qu’un rendez-vous médical : c’est parfois choisir entre sa santé et d’autres dépenses jugées plus urgentes pour la famille. Et c’est souvent là que le dépistage est remis à plus tard

Dans beaucoup de foyers, les femmes ne disposent pas seules de l’argent ni du pouvoir de décision concernant leur propre santé. Selon l’EDS-Continue 2023, près de deux Sénégalaises en union sur trois déclarent que leur mari ou partenaire prend principalement la décision concernant leurs soins de santé. Seules 12 % disent décider principalement elles-mêmes et 24 % avec leur conjoint. La situation s’est améliorée depuis 2017, mais le déséquilibre reste considérable. Dans ce contexte, demander de l’argent pour une mammographie peut aussi vouloir dire demander la permission de se soigner.

Les frais de scolarité passent avant, la dépense quotidienne  aussi, et la santé de la mère arrive quand il reste quelque chose. Bien souvent, elles l’acceptent elles-mêmes. Depuis l’enfance, on leur répète qu’une bonne femme pense d’abord aux autres.

Une fois le diagnostic posé, les dépenses commencent. Depuis 2019, la chimiothérapie est gratuite dans les hôpitaux publics pour les cancers du sein et du col de l’utérus. C’est une vraie avancée, et on la doit au plaidoyer des associations de patientes. La chirurgie, elle, reste à la charge des malades, tout comme la radiothérapie, quand on arrive à y avoir accès : en janvier dernier, la LISCA signalait encore qu’aucun appareil ne fonctionnait dans les structures publiques.

Et puis il y a tout ce que les affiches d’Octobre Rose ne montrent pas. Des femmes cachent une boule dans leur sein pendant des mois, parce qu’elles ont peur que leur mari les quitte. D’autres, après l’ablation, ont le sentiment que leur époux ne les regarde plus de la même façon. Et il y a toutes celles qui se sont occupées de la famille pendant trente ans et qui, au moment de tomber malades, ne trouvent personne pour s’occuper d’elles.

Aujourd’hui, cette lutte tient en grande partie grâce à la générosité. En octobre, on distribue des bons de mammographie, on organise des téléthons, des entreprises font des dons. Je remercie sincèrement celles et ceux qui donnent. Mais tant que l’accès au dépistage dépendra chaque année d’une collecte, on ne pourra pas parler d’un droit. J’aimerais d’ailleurs demander aux entreprises qui se mettent en rose chaque octobre combien elles ont vraiment versé. Et ce qui arrive à leurs propres employées quand elles tombent malades : sont-elles couvertes, peuvent-elles prendre un congé, retrouvent-elles leur poste ?

Cette année, le sommet de l’État aussi a voulu afficher son engagement. Le 1er octobre, le chef de l’État a appelé les Sénégalaises à se faire dépister, en écrivant que prendre soin de nos femmes est « l’affaire de tous ». Nos femmes. Je comprends l’intention, mais j’aurais préféré entendre parler de citoyennes qui ont des droits, plutôt que de femmes dont on prend soin. La veille, en Conseil des ministres, il avait qualifié la lutte contre le cancer de « priorité majeure » et demandé une mise en œuvre inclusive du Plan national de lutte contre le cancer.

J’en prends acte, et j’ai envie de prendre le Président au mot. Si la santé des femmes est l’affaire de tous, l’État est le premier concerné. Demander à des femmes de se faire dépister alors qu’elles n’ont pas de quoi payer la mammographie, et qu’aucun appareil n’existe à des heures de route de chez elles, c’est leur faire porter une responsabilité sans leur donner les moyens de l’assumer. Celles qui ne peuvent pas suivre ce conseil finissent par se sentir coupables. À l’hôpital, on entend souvent qu’« elle est venue trop tard ». Je pense plutôt que c’est le système de santé qui n’est jamais venu jusqu’à elle.

Le Plan national de lutte contre le cancer existe bel et bien. Il court de 2025 à 2029 et prévoit notamment cinq nouveaux centres de radiothérapie. Les objectifs sont écrits. Ce qui manque, ce sont des appareils, des oncologues, des médicaments, et de l’argent pour faire fonctionner tout cela. La première pierre du Centre national d’oncologie de Diamniadio a été posée en octobre 2021, pendant Octobre Rose d’ailleurs, et devant les caméras. Cinq ans plus tard, le Conseil des ministres demande encore qu’on termine sa construction.

Le président veut une mise en œuvre inclusive. Je voudrais d’abord qu’elle soit réelle : un budget voté dans la loi de finances, un calendrier rendu public, et un bilan présenté chaque année à l’Assemblée nationale. On doit pouvoir savoir combien de femmes ont été dépistées et soignées, combien ont abandonné le parcours en route, combien sont mortes. Quant à l’inclusion, elle voudrait dire qu’une femme de Matam, de Kolda ou de Kédougou a autant de chances de survivre qu’une femme du Plateau, et qu’elle reçoit l’information dans sa langue, qu’elle parle wolof, pulaar, sérère ou diola. Les vendeuses du secteur informel, les femmes sans couverture maladie, les femmes handicapées ne doivent pas passer entre les mailles. Et les patientes elles-mêmes devraient siéger là où le plan est piloté : ce sont elles qui savent où le parcours de soins se casse.

La santé est un droit. Le Sénégal a ratifié sans réserve le Protocole de Maputo, qui consacre notamment les droits des femmes en matière de santé et de santé reproductive. Là encore, notre problème est de transformer les engagements en services accessibles. 

En novembre, les tee-shirts roses retourneront dans les armoires. Mais les femmes continueront à tomber malades. Alors l’année prochaine, je ne veux pas seulement compter les marches et les rubans. Je veux compter les mammographes, les appareils de radiothérapie, les femmes dépistées à temps, celles qui ont pu aller jusqu’au bout de leur traitement. Le rose est une couleur. Ce n’est pas un traitement. 

warkhatv

WarkhaTv est la première plateforme de production de contenus féministes au Sénégal.

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