On nous regarde. Mais qui nous voit vraiment ?
Depuis plusieurs années, la période du Festival Films Femmes Afrique est pour moi la plus précieuse. C’est un temps de rencontres, de découvertes, mais aussi un moment qui oblige à regarder autrement. À reconnaître le travail magnifique des femmes dans le cinéma, trop souvent invisibilisé par les mécanismes du système cinématographique. Ce festival rappelle, avec force, que les femmes et particulièrement celles d’Afrique existent, créent, racontent et occupent pleinement cet espace. Et cette année, le thème « Femmes en première ligne » prend tout son sens : elles ne sont plus en marge, elles sont au centre, visibles, audibles, incontournables.
Le Festival Films Femmes Afrique est un espace où les femmes reprennent le regard. Où elles décident enfin comment elles sont vues. Ou plutôt : comment elles se montrent. Elles sont à l’écriture, à la réalisation, devant et derrière la caméra. Elles jouent, produisent, montent, cadrent, éclairent, composent les musiques, distribuent et diffusent les films. Elles occupent aujourd’hui tous les postes clés d’un cinéma qui ne peut plus faire semblant de ne pas les voir.
Pendant plusieurs jours à Dakar, dans des salles comme le cinéma Pathé, la Médina, mais aussi dans les établissements, les espaces publics en plein air, dans les banlieues, les quartiers populaires, partout où il y a du monde, dans les maisons d’accueil pour femmes victimes ou survivantes de violences, et même dans les maisons d’arrêt, les images ont circulé autrement. Des projections ont lieu partout, accompagnées de débats qui dénoncent, questionnent et, surtout, redonnent de l’espoir.
Des films faits par des femmes. Sur des femmes. Mais surtout : avec une urgence, comme des voix qui refusent enfin de rester dans l’ombre.
On pourrait croire savoir à quoi s’attendre. Des films sur les droits des femmes. Des récits qui dénoncent les injustices, les violences, les inégalités. Et oui, tout cela est là. Parce que nous vivons dans un système qui exploite, qui invisibilise, qui hiérarchise les vies.
Mais réduire ces films à cela serait une erreur. Il y a aussi de l’amour. De la politique. De la mémoire. Des rêves. Des colères qui grondent et des espoirs qui tiennent.
J’ai vu des films qui dénoncent, comme ceux qui évoquent la Palestine, et je me suis sentie nouée de l’intérieur, incapable de respirer normalement, comme si chaque image venait s’accrocher à moi avec une douleur presque insoutenable. “La voix de Hind Rajab” de Kaouther Ben Hania, récompensé par le prix de la critique et du public, nous laisse sans refuge. Ce type de distinction ne récompense pas seulement une œuvre : il reconnaît une parole nécessaire, une urgence à dire, à montrer, à témoigner. On regarde, et on ne peut plus détourner les yeux.
J’ai vu aussi des récits de lutte, de dignité, de résistance, comme “La légende de la reine vagabonde” du Collectif Agbajowo, qui a marqué le festival et a remporté le prix du meilleur long métrage décerné par le jury professionnel. Ce prix consacre une vision, une écriture, une manière de raconter le monde à partir des femmes. Des femmes qui refusent, qui avancent, qui existent malgré tout.
Ces films marquent. Et certains sont reconnus et célébrés. Le prix du meilleur court métrage, décerné par le jury des lycéennes, a récompensé “Les larmes de l’absence” de Mor Talla Ndione. Un choix fort, porté par une jeune génération. Une mention spéciale a été attribuée à “Mme Faïza & Dr Love” d’Anissa Daoud, comme pour saluer des récits qui ouvrent des brèches, qui disent autrement.
Le prix de la meilleure première œuvre est revenu à “Didy” de Gaël Kamilindi et François-Xavier Destors. Ces récompenses confirment que ces récits comptent, que ces voix portent, et qu’elles trouvent enfin des espaces pour être entendues. Ces films ne parlent pas seulement des femmes. Ils parlent du monde. Et ils le racontent autrement.
Dans le noir des salles, j’ai été traversée par toutes les émotions, sans filtre : j’ai pleuré, ri, été en colère, inquiète, parfois même réconfortée. J’ai vu des histoires qu’on cache, des silences imposés, des violences banalisées mais aussi tout ce que la vie peut offrir. Ce qui reste souvent hors champ dans le cinéma mainstream a occupé ici le centre du cadre. Plus de 80 films, venus d’une trentaine de pays africains, projetés pendant huit jours dans près de 29 lieux à Dakar, ont fait surgir des vies entières. Et au milieu de tout cela, quelque chose persiste : de la résistance.
Quand une femme filme, ce n’est pas neutre. Ce n’est jamais neutre. Le cinéma devient un terrain politique.
Et ici, les femmes ne sont plus regardées. Elles regardent, elles cadrent, elles choisissent ce qui doit être vu. Et ça change tout.
Des panels sur l’engagement des femmes, des discussions sur le rôle du cinéma auxquels j’ai eu le privilège d’être intervenante aux côtés d’autres femmes qui font bouger les choses et des œuvres qui interrogent directement nos sociétés.
Et une question m’a suivie partout et même une autre, plus dérangeante : pourquoi faut-il encore créer des espaces spécifiques pour entendre les femmes ? Pourquoi faut-il encore lutter pour être visibles ?
Ce festival existe parce que le monde du cinéma comme beaucoup d’autres reste un espace d’exclusion. Alors oui, ce festival est nécessaire. Mais il est aussi révélateur. Il montre ce qui manque ailleurs.
Le Festival Films Femmes Afrique n’est pas un simple événement culturel. C’est un acte, Un acte féministe.
Et pourtant, une absence m’a frappée : celle du ministre de la Culture. Représenté, oui, par le directeur de la cinématographie mais comment manquer un événement qui se tient tous les deux ans, à sa septième édition, et qui fait battre le cœur du cinéma sur tout un territoire ? Que dit cette absence de la place accordée aux femmes, à leurs œuvres, à leurs combats ? Tout laisse à penser que ce que les femmes font et réalisent n’est pas encore au centre des préoccupations de nos gouvernants.
Mais quoi qu’il en soit, nous sortons de là autrement : boostées, encouragées, rassemblées. Et l’élan continue, car le festival se prolonge dans les régions. Comme pour rappeler que ce mouvement ne s’arrête pas aux salles, il circule.


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