Le dernier week-end du mois de mars à Dakar, un sit-in féministe s’est tenu, rassemblant des femmes, des activistes et des organisations de la société civile autour d’un objectif clair : dénoncer les violences faites aux femmes et exiger des réformes structurelles pour une meilleure protection de leurs droits. Loin d’être une simple mobilisation symbolique, cette action s’inscrivait dans une dynamique plus large portée par l’initiative WaxJotNa, qui appelle à des changements concrets dans le cadre légal et institutionnel sénégalais.
Les revendications portées lors de ce sit-in étaient précises, urgentes et profondément ancrées dans les réalités vécues par les femmes et les filles. Elles rappellent d’abord une donnée alarmante : au Sénégal, une femme sur trois a subi au moins une forme de violence au cours des douze derniers mois.Ces violences s’inscrivent dans un système plus large, où les inégalités entre les femmes et les hommes sont encore renforcées par des cadres juridiques et sociaux. Le Code de la famille, adopté en 1972 et révisé en 1999, contient encore aujourd’hui des dispositions discriminatoires. L’âge légal du mariage n’est pas le même pour les filles et les garçons, l’autorité parentale reste déséquilibrée, la recherche de paternité est limitée, et certaines règles économiques au sein du foyer maintiennent une dépendance structurelle des femmes.
À cela s’ajoute une réalité encore plus brutale : celle des féminicides. De plus en plus de cas sont recensés, médiatisés, partagés. Pourtant, le droit sénégalais ne reconnaît toujours pas le féminicide comme un crime spécifique. Ces meurtres sont traités comme des homicides ordinaires, sans prise en compte de leur dimension genrée. Cette absence de reconnaissance invisibilise une réalité pourtant évidente : des femmes sont tuées parce qu’elles sont des femmes, souvent dans des contextes conjugaux ou familiaux.
Les revendications portées lors de ce sit-in ne se limitaient pas à la dénonciation. Elles proposaient des solutions concrètes : réformer le Code de la famille pour le rendre conforme aux principes d’égalité, reconnaître juridiquement le féminicide, améliorer l’accès à la justice pour les survivantes, autoriser l’avortement médicalisé dans des cas spécifiques comme le viol ou l’inceste, et renforcer les mécanismes de protection et de prise en charge des victimes.
Autant d’éléments qui montrent que cette mobilisation était structurée, documentée et profondément légitime.
Et pourtant.
De toutes ces revendications, de toutes ces urgences, de toutes ces réalités, une partie de l’opinion publique n’a retenu qu’une seule chose : une pancarte.
« Men are trash, même nos pères ».
Une phrase sortie de son contexte, amplifiée, et transformée en polémique. Sur les réseaux sociaux et dans certains espaces médiatiques, le fond du message a été relégué au second plan. L’attention s’est concentrée sur la forme, sur le choc, sur la provocation supposée.
C’est parce que cette phrase vient heurter de front un imaginaire profondément ancré dans notre société. En wolof, on dit souvent « Ku ne góor baax na, sa baay moo tax », pour signifier que si l’on reconnaît la bonté d’un homme, c’est en référence à son père comme si certaines figures masculines, notamment paternelles, étaient au-dessus de toute remise en question. Cette sacralisation s’accompagne d’une autre norme : fermer les yeux sur les agissements au sein de la famille, minimiser les violences, protéger l’image plutôt que les personnes. On relativise les coups, on tait les abus y compris à l’égard de nos mères et d’autres membres de la famille parce que « le linge sale se lave en famille ». Ce qui relève du privé est ainsi maintenu dans l’ombre, hors du débat public. Or, comme le rappellent les féministes, le privé est politique : ce qui se passe dans la famille n’est pas neutre, ce sont des rapports de pouvoir, des inégalités et des violences qui doivent être combattus.
Dire « même nos pères », c’est donc rompre avec cette sacralisation. C’est affirmer que personne ne doit être exempt de critique au nom de son statut, et que la réalité des violences ne s’arrête pas aux frontières symboliques que la société tente de protéger. Et cette réalité est loin d’être abstraite. Pas plus tard que le 2 avril 2026, un cas d’inceste a été révélé dans les médias : une fille de 14 ans aurait été abusée à plusieurs reprises par son propre père et son cousin, autrement dit par des hommes de sa propre famille. Ce type de drame, malheureusement, n’est pas isolé.
Alors, face à ces faits, que signifie réellement l’indignation suscitée par une pancarte ?
Ce déplacement du débat montre à quel point il est plus facile de s’indigner d’une phrase que de se confronter à une réalité. Il montre aussi une forme de résistance collective à entendre ce que disent les féministes.
Car derrière les critiques, un argument revient sans cesse : « pas tous les hommes, pas tous les papas ».
Cette phrase, devenue presque automatique, fonctionne comme un mécanisme de défense. Elle permet de déplacer la discussion, de recentrer le débat sur les hommes, et d’éviter de questionner les structures qui produisent les violences.
Pourtant, les féministes ne parlent pas d’individus isolés. Elles parlent d’un système. Un système dans lequel les violences sont massives, répétées, et profondément enracinées. Un système dans lequel, dans la grande majorité des cas, les auteurs de violences sont des hommes.
Rappeler cette réalité, ce n’est pas accuser chaque homme individuellement. C’est nommer un phénomène structurel. C’est reconnaître qu’il existe un problème collectif qui dépasse les cas particuliers.
Les violences intrafamiliales existent. Les violences sexuelles, y compris les cas d’inceste, existent. Les violences conjugales, les violences psychologiques, les violences économiques existent. Mais elles restent largement invisibilisées.
Parce que « le linge sale se lave en famille ».
Cette injonction sociale impose de taire les violences, de protéger l’image de la famille, de préserver les apparences. Elle transforme les victimes en gardiennes du silence et protège les agresseurs.
Dans ce contexte, dire « même nos pères » devient un acte profondément politique. Ce n’est pas une attaque gratuite. C’est une remise en question d’un tabou. C’est une manière de dire que la violence ne vient pas toujours de l’extérieur, qu’elle peut aussi exister là où on s’y attend le moins.
C’est aussi refuser de hiérarchiser les violences en fonction de leur origine.
Ce que cette polémique révèle, au fond, c’est une difficulté collective à regarder la réalité en face. Et pendant que le débat se focalise sur une pancarte, les violences continuent. Les femmes continuent d’être agressées, harcelées, battues, violées, tuées. Les lois tardent à être réformées. Les victimes continuent de se heurter à des obstacles pour accéder à la justice.
Ce sit-in était un appel à la responsabilité collective.
Et si ce qui nous choque le plus reste une phrase, alors peut-être que le problème n’est pas ce qu’elle dit.


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