J’ai échoué au baccalauréat.
Je l’écris comme ça, dès la première ligne, pour que celles et ceux qui se trouvent aujourd’hui dans cette situation ne se sentent pas seuls, parce que je sais ce que cela fait d’entendre les autres célébrer pendant que l’on cherche encore le courage d’annoncer que son nom n’était pas sur la liste. Ça faisait mal, comme si le verdict d’un examen avait soudainement révélé quelque chose de honteux sur la personne que j’étais.
Replongeons dans mes années de bac.
J’étais une bonne élève, en tout cas, c’est ce que disaient mes professeurs de l’école privée Sésame de Guédiawaye. Série L2. Je revois encore la composition de la classe : six rangées de cinq tables, et moi, assise à la première table de la dernière rangée, vers la gauche. J’étais bien là. Pas brillante au point d’éblouir mes professeurs, mais j’arrivais presque toujours à obtenir ce qu’il fallait, sauf en mathématiques et, parfois, en anglais, deux matières avec lesquelles j’entretenais une relation suffisamment compliquée pour savoir qu’il valait mieux ne pas trop compter sur elles.
Pour le reste, je me débrouillais, avec cette fâcheuse habitude que j’ai toujours eue de m’aventurer au-delà de ce qu’on attendait de moi, de lire autre chose, de m’intéresser à des sujets qui ne me concernaient pas encore ou qui, du moins, n’auraient probablement pas dû constituer mes priorités à cette époque.
M. Ndiaye, « Ndiaye Doyen », comme nous l’appelions, me le reprochait assez souvent. Ma suffisance, disait-il. Dès que je savais résoudre les exercices qui me garantissaient la moyenne, je cessais de faire des efforts, convaincue qu’il n’était pas nécessaire de courir lorsque l’on savait déjà que l’on arriverait à temps.
Je ne savais pas encore que la vie n’accorde pas toujours la moyenne à celles qui ont fait juste ce qu’il faut.
Il faut comprendre ce que représente le baccalauréat chez nous pour mesurer la violence que peut constituer le fait de le rater. Le bac n’est pas seulement un examen, il est présenté comme le premier diplôme universitaire, la porte de tous les rêves, le passage presque obligatoire vers cette vie meilleure que tant de familles imaginent pour leurs enfants. Cette année-là, j’étais l’unique candidate de ma famille et l’une des rares de mon quartier. Autant dire que je ne le passais pas seule : toute une communauté semblait le passer à travers moi.
Chaque parent rêve de pouvoir annoncer que son enfant est désormais bachelier, et chaque candidat ou candidate porte, parfois sans même s’en rendre compte, les projections de toute une famille : l’université, le métier, l’avenir, la fierté des siens et, pour certains parents, la promesse silencieuse que les sacrifices consentis n’auront pas été vains. L’université, d’ailleurs, est une autre réalité et nous y reviendrons peut-être dans une prochaine chronique. Pour l’heure, une seule obligation semblait m’incomber : apprendre.
Chaque année, au moment des délibérations, nous faisons défiler les visages de celles et ceux qui ont réussi, les mentions Très bien, les premiers de centre, les enfants prodiges dont les moyennes deviennent des titres d’articles et des publications virales. Et il faut les célébrer, évidemment, parce que leur travail mérite notre fierté. Mais, dans ce concert de félicitations, je pense toujours aux autres, à celles et ceux dont le nom n’apparaît pas, à l’enfant qui rentre chez lui avec la sensation d’avoir déçu une famille entière, parfois un quartier entier, et qui doit affronter les regards au moment précis où il aurait surtout besoin qu’on lui rappelle qu’une note, aussi importante soit-elle, ne peut résumer une existence. Non, tous les échecs ne se résument pas à un manque d’effort, pas plus que toutes les réussites ne peuvent être expliquées par le seul mérite. J’ai connu des candidat·es qui ont appris un décès le jour même d’une épreuve, d’autres qui sont tombé·es malades au pire moment, des filles qui ont eu leurs règles et ont dû composer avec la douleur, parfois sans pouvoir en parler, et tant d’autres à qui la vie a simplement choisi le mauvais jour pour rappeler qu’elle se moque de nos calendriers d’examen. Il existe mille raisons, visibles ou silencieuses, pour lesquelles tout ce que l’on sait peut soudainement nous échapper. C’est cette part d’imprévisible que nous appelons parfois la chance ou le destin, et il est important de la reconnaître dans une société si prompte à transformer les performances scolaires en jugements moraux.
Moi, j’avais toutes les raisons d’espérer.
J’avais réussi aux examens blancs. Alors, lorsque le verdict est tombé, la déception a été à la mesure de l’espoir : immense.
Des cinq jours qui ont précédé la délibération, je ne garde presque aucun souvenir. Quand j’essaie d’y retourner, je ne vois que du noir, un immense trou dans ma mémoire que les récits des autres ont dû, au fil des années, tenter de combler. On m’a raconté que j’étais malade, que j’avais été mise sous perfusion, que je pleurais beaucoup.
Avec le temps, je mesure surtout la violence de tout ce que nous avions collectivement placé sur cet examen, car, dans ma tête, ce n’était plus seulement mon bac que j’avais raté : j’avais raté mon avenir, déçu ma mère, déçu ma famille, déçu mon quartier et apporté la preuve que tous ceux qui avaient cru en moi s’étaient peut-être trompés.
Voilà ce que nous ne disons pas assez lorsque tombent les résultats. Derrière certains échecs se cachent des souffrances réelles, des rêves qui s’effondrent et des jeunes qui, pendant quelques jours ou quelques mois, ne parviennent plus à imaginer qu’une vie existe après un verdict scolaire défavorable. Les images de candidat·es qui s’effondrent, perdent connaissance à l’annonce des résultats ou doivent être secouru·es devraient pourtant nous alerter, tout comme les récits, plus tragiques encore, de jeunes qui attentent à leur vie après un échec scolaire. Ce ne sont pas de simples « mauvaises réactions » ou des preuves de faiblesse : ce sont aussi les symptômes de la pression immense que nous avons collectivement réussi à faire peser sur les épaules d’enfants et de jeunes adultes, jusqu’à leur faire croire, parfois, qu’un examen peut décider de la valeur et de la suite d’une vie.
À force de présenter le baccalauréat comme la porte de tous les rêves, nous avons peut-être oublié de dire à nos enfants qu’une porte qui ne s’ouvre pas du premier coup n’est pas nécessairement une porte définitivement fermée.
L’année suivante, je ne me suis pas inscrite. Jusqu’au mois de janvier, je n’avais toujours pas décidé si je voulais reprendre la Terminale, repasser le bac ou simplement tourner la page. Malgré les appels répétés de mon ancien directeur, qui tentait de me convaincre de revenir, j’avais du mal à imaginer remettre les pieds à l’école, trouver une salle de classe, reprendre les mêmes cours et recommencer une année que j’avais le sentiment d’avoir déjà entièrement donnée. Je me répétais cette phrase : je ne peux pas faire plus que ce que j’ai déjà fait et, pourtant, cela n’a pas suffi. Cette conviction me persuadait que d’essayer encore ne servirait à rien.
C’est alors que ma route a recroisé celle de Mme Sagar Gassame Ndiaye, point focal du programme « Badiènu Gox » à la DSME. Je l’avais rencontrée un an plus tôt, lors d’un atelier de formation sur le curriculum « Grandir en harmonie ». J’avais immédiatement été conquise par sa pédagogie, sa manière de transmettre et cette capacité qu’elle avait à regarder les personnes au-delà de ce qu’elles voulaient bien montrer.
Quand elle m’a revue, un an plus tard, au cours d’un atelier, alors que j’étais au plus profond de ma déception, elle m’a interpellée presque immédiatement : « Qu’est-ce que tu as ? »
Je crois qu’à cette époque, elle était l’une des seules personnes capables de lire le désespoir dans mes yeux.
C’est grâce à elle que j’ai accepté de m’inscrire à nouveau. Elle m’a raconté des histoires semblables à la mienne, notamment celle d’un homme brillant qu’elle accompagnait, qui avait échoué, recommencé et finalement obtenu son bac, allant jusqu’à nous mettre en contact pour que je comprenne que ce que je vivais n’était ni exceptionnel ni définitif. Puis, chaque semaine, il y avait un appel ou un message : « As-tu repris les cours ? » Chaque semaine, sans faillir, comme si elle avait décidé de croire en ma deuxième chance avant même que je sois capable d’y croire moi-même.
Je peux le dire aujourd’hui : je lui dois une grande part de mon bac.
Car oui, je l’ai eu. D’office, cette fois. Avec, curieusement, moins d’efforts que l’année précédente, mais avec tout ce que je savais déjà, parce que rien de ce que l’on apprend ne disparaît totalement et que même nos années d’échec laissent en nous des connaissances, des réflexes et des forces que nous ne mesurons pas toujours.
Le jour des délibérations, elle a été la deuxième personne que j’ai appelée. Juste après ma mère.
Alors, à vous qui avez vu votre nom sur les listes cette année, félicitations, du fond du cœur. Savourez la joie, les cris, les appels, les publications et la fierté dans les yeux de vos parents. Vous venez de franchir une porte importante et vous avez le droit de célébrer ce moment.
Mais à vous qui pleurez parce que votre nom n’y apparaît pas, je veux dire autre chose.
Je vous vois. J’étais vous.
Je connais le noir, les jugements, les regards que l’on imagine parfois plus durs qu’ils ne le sont réellement, les rêves que l’on croit définitivement envolés et cette terrible impression que le monde continue de tourner alors que le vôtre vient de s’arrêter.
Ce revers ne mesure ni votre intelligence, ni votre valeur, ni votre avenir. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas regarder lucidement ce qui n’a pas fonctionné, travailler davantage lorsqu’il le faut, changer de méthode ou reconnaître ses propres manquements. Mais rater un examen ne devrait jamais devenir une condamnation de soi.


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