À Mombasa, du 27 au 29 novembre 2025, Feminist Republik a réuni plus de 600 activistes, guérisseuses, praticiennes de la médecine moderne et bailleurs lors de la troisième édition du festival organisé par Urgent Action Fund. Inscrit dans un contexte de crises sociales, environnementales et politiques, l’événement a placé la guérison et la solidarité au cœur de sa démarche. Feminist Republik n’a pas pratiqué l’intersectionnalité comme un slogan. Elle en a fait une architecture vivante, capable de répondre à la complexité des oppressions dans un monde où le corps des femmes est instrumentalisé comme terrain de guerre.
Les organisatrices ont conçu les espaces de soin à partir d’une intention simple et radicale : reconnaitre que les besoins ne sont pas les mêmes pour toutes. Pendant que certaines avaient besoin d’un massage, d’autres cherchaient un bain rituel, un espace de parole ou un accompagnement psychologique.
Les Healing Farms ont ainsi réuni médecine moderne, sexologues, psychologues, danseuses, écrivaines, guérisseuses traditionnelles, pratiques de divination et soins à base de plantes. Cette pluralité n’était pas décorative : elle instaurait une gouvernance du soin où les savoirs biomédicaux coexistent avec les savoirs ancestraux, sans hiérarchie implicite.
Des praticiennes venues d’Haïti, du Sénégal, du Botswana, du Zimbabwe, de zones rurales et urbaines ont partagé le même espace. Cette trans-localité a déplacé l’autorité vers des territoires souvent marginalisés, revalorisant des pharmacologies et des rituels longtemps dépréciés par la colonisation.
Dans le Liptako-Gourma (Mali–Burkina–Niger), les vulnérabilités se superposent : appartenance ethnique, déplacement forcé, précarité économique, guerre et effondrement des services publics. En avril 2025, plus de 3,3 millions de personnes étaient déplacées dans centre du Sahel, majoritairement des femmes et des enfants.
La prolifération des armes légères transforme le corps des femmes en champ de bataille : viols sous la menace, enlèvements, mariages forcés. C’est pourquoi les infrastructures de soin sont aussi des infrastructures de pouvoir.
« La guérison transforme les luttes individuelles en actions politiques plus larges », explique Claudine Lucie Mboudou Mballa de l’Association pour le développement des assistantes de maison, ASDAM, au Cameroun.
« Guérir, c’est retrouver ma force et éviter l’épuisement », ajoute Asifiwe Tchizungu Erica de Solidarité des filles handicapées, SOFIHA, en RDC.
La traduction n’a pas été pensée comme un simple service logistique, mais comme une autorité politique. Bambara, mossi, kinyarwanda, wolof, arabe, espagnol, français, et anglais ont coexisté sans hiérarchie linguistique.
Dans les Healing Farms, cela se traduisait concrètement : temps de récupération, confidentialité, accès gratuits, espaces parallèles de soin, sécurité fondée sur le consentement et de la non-exposition. Cette logistique du soin a permis que la rencontre soit une construction politique réelle, et non un décor.
Pendant qu’une session sur la contre-offensive se tenait au Serena Beach Hotel, la nouvelle de l’arrestation de Dieynaba Ndiom, féministe mauritanienne, est tombée. Elle avait été interpellée à Nouakchott le 28 novembre 2025 lors d’une commémoration pacifique des exécutions d’Inal.
La réponse fut immédiate : messages, visuels, communiqués, relais panafricains. Dieynaba a été libérée le 2 décembre, mais la blessure demeure. Ce moment a rappelé une évidence brutale : nos espaces de soin existent pendant que d’autres subissent la répression.
Le festival n’a pas effacé nos contradictions. Il les a rendues visibles pour les travailler. Il a nommé les hostilités : coupes budgétaires, lois régressives, cyberharcèlement, arrestations arbitraires, et refusé l’épuisement comme horizon.
Il a aussi tenu le miroir : homophobie interne, marginalisation des travailleuses du sexe, des femmes rurales, des personnes en situation de handicap. Le choix fut clair : faire de l’intersectionnalité une méthode d’organisation : qui parle, qui décide, qui se repose, qui accède.
C’est cela, Feminist Republik : une architecture collective qui tient quand tout vacille. La danse y répare les muscles de la peur. Le bain rituel y recentre l’énergie. Le témoignage y restaure la voix politique.
Trois jours durant, nous avons fait de la guérison une politique et de l’intersectionnalité une infrastructure. Celles qui repartent emportent plus que des souvenirs : elles repartent avec des outils, des protocoles et une boussole pour durer.
Sadya Toure


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