Il est des journées qui nous rappellent que les institutions ne sont pas faites uniquement de textes, de lois ou de bâtiments, mais aussi de femmes et d’hommes dont les vies finissent par incarner les valeurs qu’elles prétendent défendre. Mardi dernier, en accompagnant Dior Fall Sow – « Ta Dior », comme je l’appelle affectueusement à la remise des diplômes de la promotion 2024-2026 du Centre de formation judiciaire, j’ai eu le sentiment d’assister à bien plus qu’une cérémonie officielle. J’ai vu une République prendre le temps de regarder l’une de ses pionnières dans les yeux pour lui dire merci, devant celles et ceux qui auront désormais la responsabilité de rendre la justice au nom du peuple sénégalais.
Depuis notre combat commun pour la criminalisation du viol, Dior Fall Sow est devenue l’un de mes grands soutiens. Derrière la magistrate au parcours exceptionnel, j’ai découvert une femme profondément attachée à la justice, attentive au travail des autres, capable d’encourager avec une générosité discrète mais toujours exigeante. Lorsqu’elle m’a invitée à partager cette journée si particulière, j’y ai vu un immense honneur, sans imaginer que j’allais vivre un moment dépassant largement son histoire personnelle.
Ce moment, je l’ai d’abord lu dans la salle avant de l’entendre dans les discours. Le hasard du protocole m’avait offert le meilleur des postes d’observation : assise juste derrière les récipiendaires, leurs familles dans mon dos, j’étais littéralement installée entre ceux qui recevaient et ceux qui avaient donné. Devant moi, trente-cinq silhouettes en bleu nuit. Les hommes, pour la plupart, s’étaient mis sur leur trente-et-un, costumes sombres et impeccables. Les femmes, elles, avaient chacune apporté sa touche : les unes en blazer, les autres en boubou traditionnel, des éclats de beige et de couleur dans cet océan d’uniformité. Comme un rappel discret que l’on peut entrer dans une institution sans renoncer à ce que l’on est.
Mais c’est en me retournant que j’ai contemplé le plus beau spectacle de la journée. Il y avait là un vieil homme dont les yeux brillaient d’une fierté qu’aucun discours n’aurait su traduire. Des mères vêtues avec un soin infini, droites, dignes, rayonnantes, dont la seule présence racontait des années de prières murmurées à l’aube, de privations consenties sans bruit, de soutien inébranlable. On devinait, sur ces visages, la satisfaction profonde de qui se dit : voici les fruits de mon travail. On devinait aussi des pères, des épouses qui avaient tant enduré pour que l’être cher en arrive là, au Palais, recevoir son diplôme des mains du chef de l’État.
Puis il y a eu ce geste, répété plusieurs fois : des récipiendaires qui, à peine leur parchemin reçu, se retournaient pour le déposer entre les mains de leur accompagnant – un père, une mère, une épouse. Comme pour dire : ce diplôme est aussi le tien. Chacun, chacune était venu avec celle ou celui qui l’avait le plus porté dans ce long parcours. Et dans ce simple geste se lisait une vérité que le Directeur général comme le Président de la République ont d’ailleurs tenu à rappeler dans leurs discours : personne ne réussit seul.
La salle était pleine, mais il suffisait d’un regard circulaire pour compter trois fois plus d’hommes que de femmes.Je me suis demandé ce que cela devait représenter d’être, chaque jour, l’une des rares femmes dans un univers encore largement masculin.Et j’en ai conçu un respect renouvelé pour celles qui, chaque jour, y tiennent leur place. La cérémonie consacrait d’ailleurs la sortie de trente-cinq nouveaux magistrats. Parmi eux, seulement sept femmes. Cinquante ans, un demi-siècle exactement après que Dior Fall Sow a, la première, franchi les portes du parquet, ce chiffre ne dit pas seulement où nous en sommes ; il dit combien le chemin qu’elle a ouvert reste à élargir. J’ose espérer que les prochaines promotions accueilleront davantage de femmes, non par souci d’équilibre statistique, mais parce que notre justice ne peut durablement se priver de la moitié des talents de ce pays.
Le choix de faire de Dior Fall Sow la marraine de cette promotion, qui porte désormais son nom, n’avait rien d’un simple geste protocolaire. Comme l’a rappelé le Directeur général du Centre de formation judiciaire, cette cérémonie était à la fois une célébration de l’excellence, un hommage à un parcours de référence et une projection vers un horizon d’espérance. Ces mots disent beaucoup plus qu’il n’y paraît. Ils disent qu’une carrière peut devenir un héritage.
En 1976, Dior Fall Sow devenait la première femme procureure de la République du Sénégal. Nous répétons souvent cette phrase comme s’il s’agissait d’une simple information biographique, alors qu’elle raconte en réalité une révolution silencieuse. Être la première ne signifie pas seulement occuper une fonction avant les autres ; cela signifie accepter d’avancer sans précédent, de convaincre là où personne ne vous attend, d’endurer des résistances que les générations suivantes ne connaîtront peut-être jamais.
Puis est venu le moment le plus solennel : le Président de la République a pris la parole. Ses mots avaient la force des reconnaissances longtemps attendues. S’adressant directement à Dior Fall Sow, il lui a dit que sa présence à cette cérémonie n’était « pas fortuite », mais « le fruit d’une reconnaissance méritée ». Il a salué une femme incarnant « la compétence alliée à l’intégrité, le courage intellectuel conjugué à l’humilité du serviteur de la Loi », avant de rappeler qu’elle avait « ouvert des voies » et démontré que « l’excellence judiciaire n’a pas de genre ».
Après la cérémonie au Palais de la République, une seconde réception nous attendait au Centre de formation judiciaire : un pot rassemblant, dans une atmosphère plus intime, les auditeurs et leurs familles. C’est là que, fidèle à cette générosité, Dior Fall Sow a offert à la promotion un lot d’exemplaires de son autobiographie, « Mon Livre Blanc : en mon âme et conscience ».En offrant son autobiographie à cette promotion, Dior Fall Sow ne distribuait pas seulement un livre. Elle transmettait une part de son histoire, comme on passe un relais à celles et ceux qui continueront le chemin.
Visiblement touchée, elle a ensuite exprimé sa gratitude et assuré « sa » promotion de son entière disponibilité. Comme si, après toute une vie au service de la justice, elle refusait encore de considérer sa mission comme achevée. Comme si porter le nom d’une promotion créait, à ses yeux, moins un privilège qu’une responsabilité nouvelle : celle d’accompagner, de conseiller, de veiller.
Dans les couloirs de ce même Centre, un détail m’a frappée : les portraits des anciens directeurs, soigneusement alignés au mur pas un seul visage de femme. Depuis sa création, l’institution qui forme nos magistrats n’a jamais été dirigée par une femme. Lorsque j’en ai fait la remarque, certains m’ont avoué ne l’avoir jamais notée. Là aussi, il y a du travail.
les institutions transmettent autant par les symboles qu’elles choisissent de mettre en avant que par les textes qu’elles produisent. En inscrivant le nom de Dior Fall Sow au fronton de cette promotion, la justice sénégalaise n’a pas seulement honoré son passé : elle a proposé un modèle à son avenir. Elle a rappelé à ces futurs juges que l’autorité ne se résume jamais au pouvoir de décider, mais qu’elle se construit dans le travail, la probité, l’humilité et le sens du service. Voilà sans doute ce qui m’a le plus marquée : voir une République reconnaître l’une de ses bâtisseuses de son vivant, pendant qu’elle peut encore entendre les mots, recevoir les applaudissements et mesurer l’étendue de son œuvre.
Dior Fall Sow laisse le plus bel héritage qu’une pionnière puisse offrir : faire en sorte que les jeunes femmes qui viendront après elle ne se demandent plus si leur place existe, mais uniquement ce qu’elles feront de cette place.
Parce qu’avant elles, une femme a eu le courage d’être la première.


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