L’année 2025 s’est imposée comme un sombre rappel : pour trop de femmes, le danger ne se trouve pas dans la rue, mais au cœur même de leur foyer. Derrière les murs censés protéger, des vies ont été brisées dans l’indifférence, la peur et le silence. Les féminicides ne sont plus des événements isolés ; ils forment une tragique continuité qui interroge notre société, nos lois et nos consciences.
À Keur Mbaye Fall, dans le département de Keur Massar, le nom de Bintou Guèye est devenu emblématique. Sa mort, survenue dans un contexte conjugal, a profondément choqué l’opinion publique. Comme dans de nombreux cas, les faits se seraient déroulés à domicile, soulignant une fois de plus que le foyer peut devenir un espace de contrôle et de violence plutôt qu’un lieu de sécurité. L’affaire a ravivé les débats sur la protection des femmes et la responsabilité des institutions face aux signaux d’alerte souvent ignorés.
Toujours à Keur Massar, le féminicide de Mariama Camara a renforcé ce sentiment d’urgence. Son décès, attribué à des violences conjugales, a provoqué une vague d’indignation au sein des organisations féministes et de la société civile. Beaucoup ont dénoncé un schéma tristement récurrent : des violences connues ou soupçonnées, une absence de prise en charge efficace, puis l’irréparable.
Le nom de Nogaye Thiam s’ajoute à cette liste douloureuse. Son cas, largement relayé sur les réseaux sociaux et dans les médias, a rappelé que les féminicides touchent des femmes de tous âges et de tous milieux. Là encore, la sphère familiale apparaît comme le théâtre principal du drame, révélant l’ampleur des rapports de domination et de la banalisation des violences faites aux femmes.
Cette inertie est d’autant plus préoccupante que l’État sénégalais reconnaît lui-même l’existence de discriminations juridiques à l’égard des femmes. Des travaux institutionnels ont mis en évidence des dispositions légales contraires au principe constitutionnel d’égalité. Ces inégalités ne relèvent pas uniquement des pratiques sociales : elles sont inscrites dans la loi.
Le Code de la famille, en particulier, maintient des déséquilibres profonds qui fragilisent les femmes et limitent leur autonomie. Refuser sa réforme au nom du consensus ou de la cohésion sociale revient à faire du statu quo un choix politique assumé, avec des conséquences bien réelles. Le statu quo protège un ordre inégalitaire et expose les femmes à la violence.
La suppression d’un ministère spécifiquement dédié aux droits des femmes, dans un contexte de violences persistantes, renforce ce sentiment de relégation. Elle dilue les enjeux spécifiques liés à la protection des femmes dans une approche généraliste qui ne répond pas à l’urgence.
La responsabilité est également médiatique et culturelle. Les mots utilisés pour raconter ces crimes ne sont jamais neutres. Parler de « drame conjugal » ou d’« accident » contribue à dépolitiser la violence et à en atténuer la gravité. Une femme n’est pas morte par malchance : elle a été tuée.
De la même manière, l’industrie audiovisuelle participe à la construction des normes sociales. Lorsque la souffrance des femmes est banalisée ou esthétisée, la violence devient acceptable. Ce qui est montré sans être interrogé finit par être perçu comme normal.
Enfin, la responsabilité politique est aussi parlementaire. Les représentants élus disposent du pouvoir de légiférer, de prioriser et de protéger. Leur lenteur à reconnaître le féminicide comme crime spécifique et à engager la réforme du Code de la famille révèle une hiérarchie des urgences dans laquelle la vie des femmes reste secondaire. Les féminicides ne sont pas une fatalité culturelle ni une série de tragédies isolées. Ils sont le produit de choix politiques, juridiques et sociaux. Tant que ces choix ne changeront pas, la mobilisation restera indispensable.
Nommer les violences, les politiser et exiger des réformes n’est pas excessif.
C’est une exigence minimale de justice.


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