L’exploitation sexuelle des mineurs est une horreur. Elle mérite toute la rigueur judiciaire, toute la mobilisation institutionnelle. Les enfants exploités ont besoin de justice, d’accompagnement, de réparation. Les femmes victimes de violences ont besoin de lois efficaces, de centres d’accueil, de protection immédiate. Les personnes vivant avec le VIH ont besoin de confidentialité et d’accès aux soins, pas d’exposition publique.

Il y a des affaires qui éclatent comme une tempête et soulèvent aussitôt l’indignation. Elles provoquent une indignation immédiate, massive, presque spectaculaire. Et puis il y a d’autres affaires, tout aussi graves parfois, qui ne suscitent ni le même tumulte ni la même mobilisation. Leur gravité est immense, mais l’indignation reste relative, l’attention dispersée, la couverture médiatique inégale. Alors on se demande : qu’est ce qui émeut vraiment ? Qu’est ce qui touche, qu’est ce qui mobilise ? La réaction semble souvent proportionnelle non pas à la gravité des faits, mais au degré d’implication réelle ou supposée. Les affaires liées à des célébrités captent davantage l’attention que celles qui concernent des anonymes. La hiérarchie de l’émotion ne suit pas celle des violences ; elle suit celle des visages connus. Ces dernières semaines, entre l’arrestation de groupes homosexuels médiatisés, les annonces de piratage de fichiers administratifs, la grève des étudiants et la mort d’Abdoulaye Ba, l’espace public s’est emballé. Pourtant, derrière le vacarme, la question demeure : regardons-nous vraiment la gravité des choses  de toutes les choses  ou seulement ce qui fait le plus de bruit ? C’est dans cet écart que se révèlent les lignes de fracture d’une société : ses peurs, ses angles morts, ses priorités. 

C’est dans ce lot d’affaires qui méritent, chacune à la mesure de leur gravité, une attention particulière, que je choisis de poser mon regard sur ce que je nommerai ici “l’affaire Robert”, avec l’espoir de revenir, dans les prochaines chroniques, sur chacune des autres situations évoquées.

L’affaire dite « Pierre Robert » commence officiellement le 1er avril 2025 à Beauvais, en France. Pierre Robert, dirigeant dans l’hôtellerie-restauration, propriétaire d’un patrimoine estimé à deux millions d’euros et d’une villa aux Almadies à Dakar  connu localement sous le surnom de « Peter Babtou » est interpellé à la suite d’une dénonciation de son conjoint. La perquisition de son téléphone révèle des contenus pédopornographiques impliquant des mineurs sénégalais. Mis en examen pour traite d’êtres humains, proxénétisme aggravé et viol sur mineur de 15 ans, il est placé en détention provisoire. Mais l’affaire ne s’arrête pas à une procédure pénale entre la France et le Sénégal. Elle déclenche une commission rogatoire internationale. Elle met au jour des transferts financiers : 26 000 euros envoyés au Sénégal entre 2015 et 2024, dont une partie à son partenaire principal, ainsi que d’autres flux vers le Maroc. Elle conduit, le 6 février 2026, à l’arrestation de quatorze complices présumés par la Division des Enquêtes Criminelles à Dakar et dans d’autres localités. Les qualifications retenues au Sénégal évoquent pédophilie en bande organisée, proxénétisme, viol sur mineurs de moins de 15 ans, actes contre nature et transmission volontaire du VIH/Sida. Derrière ces termes juridiques, un modus operandi décrit par les enquêteurs : recrutement de jeunes garçons précarisés, rémunérations dérisoires, « formation » imposée, abus filmés via caméras installées dans une villa des Almadies, diffusion et monétisation via des serveurs à l’étranger.

Au Sénégal, la morale occupe une place centrale dans notre manière d’interpréter les faits, comme si elle constituait le prisme principal à travers lequel nous interprétons les faits sociaux et les questions liées aux corps et à la sexualité. Nous parlons de sexualité comme d’un territoire à surveiller. Nous parlons d’honneur, de tradition, de déviance. Mais nous parlons rarement de pouvoir. Encore moins de vulnérabilité organisée. Et pourtant, comment un scandale d’une telle ampleur d’exploitation d’enfants, abus répétés, diffusion d’images, allégations de transmission volontaire du VIH  a‑t‑il pu ne pas susciter une indignation à la hauteur de sa gravité ? Comment une affaire aussi lourde a-t-elle pu, par moments, passer presque en arrière‑plan, tandis que d’autres sujets provoquaient davantage de tumulte médiatique ? Et il faut le dire : certains sujets ne prennent pas le dessus parce qu’ils seraient objectivement plus graves, mais parce qu’ils impliquent certaines personnes, certains visages, certaines figures que l’on aime observer, commenter, juger. La gravité n’est plus évaluée à l’aune des faits ni des mécanismes de violence, mais à partir de celles et ceux que l’affaire met en scène. Nous semblons parfois aimer creuser la vie des gens, déverser notre haine ou nos frustrations, saisir la moindre occasion pour dire du mal  au point d’en oublier le reste, surtout si ce « reste » exige de regarder en face des structures, des responsabilités collectives, des violences moins spectaculaires mais tout aussi réelles.

 On a parlé de réseaux. On a parlé des serveurs. On a parlé d’argent transféré. Mais a‑t‑on suffisamment parlé des conditions qui rendent possible ce type de violence ? A‑t‑on interrogé la pauvreté structurelle, l’abandon scolaire, le manque d’accompagnement psychosocial ?

L’exploitation sexuelle des mineurs est une horreur. Elle mérite toute la rigueur judiciaire, toute la mobilisation institutionnelle. Les enfants exploités ont besoin de justice, d’accompagnement, de réparation. Les femmes victimes de violences ont besoin de lois efficaces, de centres d’accueil, de protection immédiate. Les personnes vivant avec le VIH ont besoin de confidentialité et d’accès aux soins, pas d’exposition publique.

Quand tout se mélange, plus rien ne se résout.

L’affaire Pierre révèle aussi une autre réalité : la dimension transnationale des violences sexuelles. Les rapports de pouvoir ne s’arrêtent pas aux frontières. Ils traversent les continents. Ils relient le Nord et le Sud dans des logiques inégalitaires bien connues.

Pierre Robert n’était pas un touriste égaré, mais un homme installé derrière les murs sécurisés d’une villa aux Almadies, à des kilomètres des ruelles de Pikine et de Grand‑Dakar d’où venaient certains des mineurs recrutés. Il était un homme riche, propriétaire, installé dans ce quartier emblématique des enclaves expatriées, là où le capital circule plus librement que les protections sociales. Ce détail n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’un ordre du monde où certains passeports ouvrent toutes les portes pendant que d’autres corps restent exposés.

Il y a là une continuité historique que nous hésitons encore à nommer. Hier, l’extraction concernait l’arachide, le bois, l’or. Aujourd’hui, elle concerne des données, des images, des corps vulnérables. Le colonialisme économique ne disparaît pas ; il se reconfigure. Il devient discret, numérique, financier. Il se loge dans les transferts d’argent, dans les villas sécurisées, dans les silences diplomatiques.

Cela ne signifie pas que la responsabilité serait uniquement extérieure. Le patriarcat et le capitalisme ont toujours besoin d’alliés locaux. Mais ignorer l’asymétrie des pouvoirs, richesse, mobilité, réseaux internationaux  reviendrait à effacer une partie essentielle du tableau.

Les violences sexuelles s’inscrivent toujours dans des rapports de domination : domination de genre, domination économique, domination postcoloniale. Et tant que ces rapports ne sont pas interrogés, les scandales se répéteront sous d’autres noms.

Il serait trop simple de réduire cette affaire à la figure d’un homme étranger venu exploiter des enfants africains. Oui, il y a des responsabilités individuelles. Oui, il y a des crimes. Mais il y a aussi des complicités locales, des silences institutionnels, des failles sociales.

Un État qui protège est un État qui garantit les droits, même dans l’émotion collective.

Un média responsable est un média qui informe sans livrer des corps en pâture.

Un débat mature est un débat qui distingue clairement : exploitation sexuelle d’enfants, violences basées sur le genre, criminalisation des sexualités, santé publique.

Tout mélanger, c’est renforcer le patriarcat. Car le patriarcat prospère dans la confusion. Il moralise les corps tout en protégeant les rapports de domination. Il surveille les sexualités tout en négligeant les inégalités structurelles.

Dans cette affaire, ce sont encore des corps vulnérables qui sont au centre. Des enfants. Des femmes. Des personnes marginalisées.

Si cette affaire doit nous apprendre quelque chose, c’est peut‑être ceci : protéger, ce n’est pas punir au hasard. Protéger, c’est investir dans la prévention. C’est renforcer les services sociaux. C’est garantir la confidentialité médicale. C’est reconnaître les violences basées sur le genre comme un problème systémique.

L’affaire Pierre est déjà en train de s’estomper dans le flot continu de l’actualité. Les cycles médiatiques s’épuisent déjà. Mais la manière dont nous choisissons de regarder ou de détourner les yeux  dira qui nous sommes. D’autres scandales surgiront. Ce qui restera, ce sont nos choix collectifs.

Choisirons-nous de renforcer les mécanismes de protection de l’enfance ? D’investir dans l’éducation et la prévention des violences ? De protéger la vie privée et la dignité de toutes et tous ?

Ou choisirons-nous la facilité des amalgames et des chasses morales ?

La cohérence entre notre indignation et nos politiques publiques. La cohérence entre notre discours sur la protection et notre respect des droits. La cohérence entre la justice que nous demandons et celle que nous sommes prêts à garantir.

Parce qu’au fond, la question n’est pas seulement judiciaire. Elle est politique. Elle est sociale. Et elle nous concerne toutes et tous.

Par fatou Warkha

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