Derrière la rigueur des rapports statistiques et la froideur des données se cachent des histoires de vie marquées par la souffrance, le silence et une quête de justice souvent inachevée. À Dakar, lors d’une journée de réflexion initiée par l’Association des Professionnels de l’Information et du Genre (APIG), en collaboration avec ONU Femmes et la Direction de l’Équité et de l’Égalité de Genre (DEEG), les professionnels des médias ont été interpellés sur leur rôle dans la lutte contre les violences faites aux femmes.

L’objectif est clair : dépasser les chiffres pour raconter des réalités humaines capables de sensibiliser l’opinion publique et d’influencer les décideurs. Car derrière chaque pourcentage se cache une femme, une histoire, une épreuve.

Des avancées juridiques face à une réalité persistante

Le Sénégal a pourtant multiplié les engagements en matière de droits des femmes, notamment à travers la ratification de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et son adhésion à l’Objectifs de développement durable, en particulier l’objectif 5 consacré à l’égalité de genre.

Cependant, les données publiées par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) dressent un constat préoccupant : 31,9 % des femmes déclarent avoir subi des violences au cours de leur vie, tandis que près de 70 % des femmes mariées y ont été exposées depuis leur premier mariage. Dans certains cas, ces violences surviennent dès l’enfance, parfois avant l’âge de 12 ans.

Pour la sociologue Ndeye Fatou Cissé, spécialiste des questions de genre, ces chiffres traduisent un décalage entre les lois et leur application effective :
« Les dispositifs juridiques existent, mais l’accès à la justice reste profondément inégal pour de nombreuses femmes. »

Des inégalités économiques persistantes

Au-delà des violences, les disparités économiques restent marquées. Les femmes ne représentent qu’un peu plus de 30 % des propriétaires d’entreprises formelles, tandis qu’une écrasante majorité évolue dans le secteur informel, sans protection sociale.

Dans le domaine agricole, les contradictions sont frappantes : bien qu’elles constituent l’essentiel de la main-d’œuvre et contribuent largement à la production alimentaire, les femmes disposent d’un accès limité aux terres et aux postes de décision. Une situation qui freine leur autonomie économique et renforce leur vulnérabilité.

Une représentation politique encore déséquilibrée

Malgré les progrès réalisés grâce à la loi sur la parité, qui a permis d’atteindre plus de 40 % de femmes au Parlement, les disparités persistent au niveau local. Le nombre de femmes occupant des postes de responsabilité territoriale reste faible, illustrant les obstacles structurels à leur pleine participation à la gouvernance.

Médias et représentations : un rôle clé à jouer

Le secteur des médias n’échappe pas à ces déséquilibres. La présence des femmes dans les contenus médiatiques demeure limitée, et leur expertise est encore insuffisamment valorisée. Lors de la pandémie de COVID-19, elles étaient minoritaires parmi les experts sollicités, malgré leur forte présence dans le système de santé.

La manière dont les violences sexuelles sont traitées dans les médias a également été pointée du doigt. Selon Ndeye Fatou Cissé, certaines approches contribuent à déplacer la responsabilité vers les victimes plutôt que vers les auteurs, renforçant ainsi les stéréotypes et le silence.

Humaniser les statistiques pour provoquer le changement

Pour Adama Diouf Ly, présidente de l’APIG, l’enjeu est de rendre visibles ces réalités en donnant un visage aux chiffres. Une conviction partagée par Seynabou Sarr de ONU Femmes, qui insiste sur le rôle central des journalistes dans la transformation des données en récits porteurs de changement.

Du côté de la Direction de l’Équité et de l’Égalité de Genre, le message est sans équivoque : il est temps de passer du diagnostic à l’action, afin que l’égalité entre les femmes et les hommes ne soit plus seulement un objectif affiché, mais une réalité concrète et mesurable.

En donnant une voix aux invisibles, les médias peuvent ainsi devenir des acteurs clés dans la lutte contre les inégalités et les violences basées sur le genre au Sénégal.

khady Ba

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