La reconnaissance fait du bien. Il faut commencer par l’admettre. Et elle nous fera sans doute toujours du bien.

Le désir d’être vue, reconnue, appréciée pour ce que l’on fait n’appartient ni aux femmes, ni aux militantes, ni aux personnes marginalisées. Il appartient aux êtres humains. On peut avoir reçu des dizaines de prix, les hommages et les applaudissements, et ressentir encore quelque chose lorsqu’on vient nous dire : cette fois encore, nous vous avons choisie. La reconnaissance a ceci de particulier qu’elle rassasie rarement longtemps.

Ce n’est pas forcément de l’ego, encore moins un défaut moral. Nous avons besoin de savoir que ce que nous faisons compte, que notre passage laisse une trace, que nos efforts sont vus par quelqu’un d’autre que nous-mêmes.

Mais lorsqu’on est une femme, ce désir rencontre une autre réalité.

Dans beaucoup de domaines, nous avons appris qu’il fallait travailler davantage, insister davantage, prouver davantage pour obtenir une reconnaissance comparable. Beaucoup de femmes passent leur vie à devoir en faire plus pour que leur travail soit enfin regardé avec le même sérieux. Alors, quand la reconnaissance arrive, elle ne se contente pas de flatter. Elle répare quelque chose. Elle dit qu’enfin, tous ces efforts n’étaient pas invisibles. C’est ce qui la rend si puissante.

C’est aussi pourquoi je ne regarderai jamais de haut les femmes qui acceptent une invitation, une nomination ou un trophée. Dire oui à ce qui vous honore, dans une société qui vous a si longtemps demandé de prouver votre valeur, n’est ni une naïveté ni une faiblesse. C’est profondément humain. Et je serais bien mal placée pour les juger : je fais partie de celles qui ont dit oui.

Moi aussi, j’ai été nommée. Plusieurs fois, au Sénégal et ailleurs. Certaines m’ont ouvert des portes. D’autres m’ont laissé un trophée dont j’étais fière. Et d’autres encore se sont résumées à un visuel : ma photo au milieu de dizaines de femmes aux parcours remarquables, quelques publications sur les réseaux sociaux, puis l’actualité est passée à autre chose.

Pendant longtemps, je n’ai pas interrogé cette différence. Jusqu’à une expérience qui m’a obligée à regarder la reconnaissance autrement.

J’avais reçu un prix décerné par une initiative qui se présentait comme féministe. J’étais heureuse, fière même. Puis, après la cérémonie, des critiques ont émergé sur l’organisation elle-même, sur ses pratiques et sur son rapport aux droits des femmes. Ma première réaction a été presque défensive. J’avais l’impression qu’en critiquant cette organisation, on remettait en cause mon prix. Puis mon mérite. Puis, quelque part, mon intégrité.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce n’était pas personnel. On pouvait reconnaître la valeur de mon travail tout en interrogeant profondément l’institution qui avait décidé de le distinguer. Surtout, recevoir un prix ne me protégeait pas du système qui l’avait produit.

Nous aussi, nous pouvons nous faire avoir. Plus souvent que nous ne voulons l’admettre.

Car le patriarcat et le capitalisme ont appris à faire quelque chose de redoutablement efficace : transformer notre besoin de reconnaissance en ressource.

Le patriarcat produit l’invisibilisation, la sous-reconnaissance, le doute permanent sur la légitimité des femmes. Il nous apprend très tôt qu’il faudra convaincre davantage, travailler davantage, être plus irréprochables que les autres. Et il rend ainsi infiniment précieuse la validation qui vient, enfin, rompre cette invisibilité.

Le capitalisme, lui, sait depuis longtemps que les symboles ont une valeur. Une femme admirée donne de la crédibilité à un événement. Et cent femmes remarquables réunies au même endroit produisent une image infiniment plus puissante qu’un long discours institutionnel.

Cela ne signifie pas que la reconnaissance est fausse. C’est plus subtil que cela.

Une reconnaissance peut être parfaitement sincère et, dans le même temps, produire de la valeur pour celui qui la décerne. L’institution nous offre une scène ; notre présence lui apporte du prestige. Elle nous honore et, dans le même mouvement, s’enrichit de ce que nous représentons.

La vraie question devient alors : dans cet échange, qui reçoit quoi ?

C’est là que patriarcat et capitalisme se rencontrent le mieux. L’un rend la reconnaissance des femmes rare et précieuse. L’autre transforme le désir qu’elle produit en valeur. On appelle cela le gender washing : afficher l’égalité et l’empowerment sans rien changer aux rapports de pouvoir.

Et le mécanisme fonctionne d’autant mieux qu’il ne ressemble jamais à une contrainte. Personne n’a besoin de nous forcer. Nous sommes heureuses d’être reconnues. Nous partageons nous-mêmes les affiches. Nous remercions publiquement les organisateurs. Nos noms circulent. Nos histoires donnent du sens à l’événement. Et notre crédibilité se transfère, sans que nous y pensions, vers l’institution qui nous célèbre.

Nous pensions recevoir de la visibilité. C’était aussi nous qui leur en donnions.

C’est cette réflexion qui m’est revenue lorsque j’ai vu les images des cent femmes mobilisées autour de la flamme olympique.

Et là encore, je veux être très claire : ma critique n’a jamais porté sur ces femmes. Parmi elles, il y a des femmes que j’admire profondément. Certaines sont des références depuis des années. D’autres sont des amies, des sœurs, des femmes dont je suis le travail avec affection et respect. Certaines sont des femmes que je rêve encore de rencontrer.

Alors, lorsque j’ai publié une vidéo pour dire que cette mise en scène m’interrogeait, et que certaines personnes m’ont répondu comme si j’avais attaqué ces femmes, j’ai mesuré à quel point la mécanique était efficace. Interroger le dispositif devient contester le mérite des femmes . Et lorsque vous n’avez pas été choisie, la critique est encore plus facile à disqualifier : vous seriez forcément jalouse.

Mais ma question n’a jamais été : que faisaient-elles là ?

Ma question était : qu’est-ce qu’on leur faisait faire là ?

Dans un Sénégal où les féminicides et les violences faites aux femmes sont devenus une actualité terriblement régulière, cent femmes extraordinaires étaient réunies. Cent voix, cent histoires, cent trajectoires. Cent possibilités de dire quelque chose de puissant.

Et au milieu de toute cette célébration, nous n’avons pas trouvé une minute.

Une seule.

Une minute de silence pour les femmes tuées dans ce pays. Une minute pour rappeler que célébrer les femmes ne consiste pas seulement à montrer leur beauté, leur courage, leur résilience ou leur réussite. C’est aussi regarder ce qui les tue.

Cette minute n’aurait rien retiré à la fête, ni aux Jeux, ni à la joie des femmes présentes. Ce que je regrette, au fond, ce n’est pas l’absence d’un geste protocolaire. C’est une occasion manquée de transformer cent présences individuelles en une parole collective. De dire que ces femmes n’étaient pas seulement là pour incarner une belle image du Sénégal, mais qu’elles pouvaient aussi porter la réalité des femmes de ce pays. Une minute de silence aurait fait entrer, au cœur du symbole, ce que le symbole risquait d’effacer : la condition politique des femmes.

Car le patriarcat aime les femmes lorsqu’elles représentent quelque chose. La mère. La gardienne. La Linguère…

Le capitalisme, lui, sait transformer ces figures en images qui circulent, séduisent, rassurent et produisent de la valeur.

Et lorsqu’ils se rencontrent, nous obtenons des femmes extrêmement visibles, célébrées, photographiées, honorées, mais toujours aussi éloignées du pouvoir.

C’est cela que je questionne. Pas les femmes. Pas leur joie. Pas les prix en eux-mêmes. Mais ce qui se cache derrière certaines formes de reconnaissance.

Toutes les distinctions ne se valent pas. Je le sais d’expérience. Certaines m’ont réellement permis d’avancer :créé des possibilités, donné des moyens concrets à mon travail. D’autres m’ont simplement dit que j’étais formidable.

Ce n’est pas la même chose.

Il y a une différence entre rendre visible une femme et transformer son image en ressource. La première démarche peut réparer une injustice. La seconde peut simplement l’habiller.

Reste un dernier piège, le plus subtil de tous : une fois célébrée, il devient beaucoup plus difficile de critiquer. Si vous parlez après avoir accepté, vous êtes ingrate. Si vous n’avez pas été sélectionnée, vous êtes jalouse. Si vous refusez, vous méprisez un honneur que tant d’autres auraient aimé recevoir. Tout nous conduit vers une seule réponse acceptable : merci.

Mais la gratitude ne peut pas être le prix de notre esprit critique.

Et demain, si mon nom apparaît encore sur une liste, je serai sans doute heureuse. Je partagerai peut-être le visuel. Je remercierai celles et ceux qui m’auront choisie. Ce ne sera ni une faiblesse ni une contradiction. Mais j’espère penser aussi à demander : pourquoi moi ? Pour quoi faire ? Qui gagne quoi ? Et qu’en restera-t-il lorsque les applaudissements se seront tus ?

Une flamme finit par s’éteindre. Une publication finit par disparaître. Un trophée finit sur une étagère.

Notre désir d’être reconnues, lui, restera.

C’est pour cela qu’il ne devrait jamais nous coûter notre capacité à regarder derrière le symbole.

warkhatv

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