Les femmes sont en danger. Mais visiblement, pas assez pour devenir une urgence d’Etat.

Mardi 8 septembre 2026, le Premier ministre Ahmadou Alhaminou Mohamed Lô a prononcé sa Déclaration de politique générale devant l’Assemblée nationale. Plus de deux heures pour dire ce qui ne va pas dans le pays, ce qu’il faudra réparer, financer, mesurer. Et les femmes ? Une phrase. Une seule, noyée dans une liste de priorités sociales, consacrée à «l’autonomisation économique des femmes». Rien sur les féminicides. Rien sur les violences basées sur le genre. Rien sur le harcèlement. Rien sur la réforme du Code de la famille. Pas de budget. Pas d’indicateur. Pas d’échéance.

Ce n’est pas la longueur du passage qui me dérange. On peut dire beaucoup en peu de mots. C’est ce que cette brièveté révèle, une fois mise en regard de la précision accordée à tout le reste. Comment un texte censé donner une direction à l’action gouvernementale peut-il fixer des objectifs pour l’or, des pourcentages pour l’agriculture, des échéances pour les infrastructures -et ne réserver aucune place véritable, chiffrée, datée, assumée, à la sécurité, aux droits et à l’autonomie de la moitié de la population

?
Il faut d’ailleurs remonter aux premières minutes de cette Déclaration pour comprendre le regard qu’on y porte sur les femmes. Dans la longue évocation des Sénégalaises et des Sénégalais qui souffrent, la femme n’apparaît que sous quelques figures : la mère devant son enfant malnutri, la femme enceinte qui risque de mourir en donnant la vie, la femme rurale qui revient du puits. Ce sont des réalités. Elles existent, elles méritent d’être dites. Mais elles disent aussi quelque chose de la place dans laquelle on continue d’enfermer les femmes.
Où sont celles qui agissent ? Où est la cheffe d’entreprise ? La magistrate ? La chercheuse ? La syndicaliste ? L’agricultrice propriétaire de sa terre ? La travailleuse ? La citoyenne qui revendique des droits et demande des comptes à l’Etat ? Et surtout : où sont celles que l’on tue ?
Pas un mot sur les féminicides. Pas un mot sur les violences sexistes et sexuelles. Pas un mot sur le harcèlement. Pas un mot sur la réforme du Code de la famille.
Le contraste devient alors difficile à ignorer. Le secteur minier a ses objectifs à l’horizon 2029 : 600 milliards de francs Cfa de recettes, 50% de transformation locale, 90% de traçabilité de l’or. L’agriculture a ses pourcentages, filière par filière. Même l’artisanat du cuir a droit à ses quotas et à son registre biométrique. L’autonomisation économique des femmes, elle, tient dans une phrase.
C’est tout de même curieux, pour un gouvernement qui revendique le pilotage par la preuve, les indicateurs publics, les revues trimestrielles. Les chiffres ne servent pas seulement à mesurer des résultats : ils obligent à rendre des comptes. Fixer un objectif, une échéance, un budget, c’est accepter qu’un jour quelqu’un puisse demander : avez-vous fait ce que vous aviez promis ? C’est précisément ce qui rend cette absence de programmation si préoccupante. En ne fixant ni objectif, ni calendrier, ni moyens identifiables pour lutter contre les féminicides et les violences basées sur le genre, le gouvernement ne dit rien de la politique qu’il compte mener, des délais qu’il s’impose, des résultats sur lesquels il accepte d’être jugé. Une promesse sans obligation de résultat, cela s’appelle une promesse qu’on peut oublier.
Pendant ce temps, les violences, elles, sont bien réelles. Au Sénégal, le décompte des féminicides reste difficile, faute de statistiques publiques consolidées et d’une définition juridique autonome du féminicide. Les organisations de la Société civile et les médias en ont pourtant recensé neuf depuis le début de l’année 2026. Les années précédentes avaient déjà été marquées par des femmes tuées dans des contextes de violences conjugales, familiales ou sexistes. Et le fait même que nous soyons réduites à compter à partir d’articles de presse et de données produites par la Société civile dit quelque chose : nous ne savons toujours pas, officiellement, combien de femmes sont tuées parce qu’elles sont des femmes.
L’absence de données n’est donc pas une raison de relativiser l’urgence. Elle est une urgence de plus. Comment construire une politique publique contre les féminicides si l’Etat ne dispose même pas d’un mécanisme national pour les documenter, les suivre, en rendre compte ?
Et personne ne pourra dire qu’il ne savait pas. La veille même de la Déclaration de politique générale, le 7 septembre, le ministre de la Justice, Garde des sceaux, recevait une délégation d’organisations féminines et féministes. Les revendications étaient posées, claires : reconnaissance du féminicide comme infraction autonome, refonte du Code de la famille, avortement médicalisé en cas de viol et d’inceste, lutte contre le harcèlement en ligne et les violences faites aux femmes et aux enfants, amélioration de la situation des femmes détenues.
La réponse du ministre avait été prudente : une ouverture sur la reconnaissance du féminicide, davantage de réserve sur le Code de la famille et l’avortement médicalisé. Il fallait, nous a-t-on expliqué, tenir compte du «caractère sensible» de certaines questions et «poursuivre la réflexion». Soit. Mais vingt-quatre heures plus tard, dans le discours censé tracer les grandes orientations du gouvernement, plus rien. Pas même l’écho précautionneux du ministre de la Justice.
Ce silence ne surgit pas de nulle part. En décembre 2024 déjà, lorsque la députée Anta Babacar Ngom interpellait Ousmane Sonko sur l’absence d’une politique suffisamment ambitieuse pour les femmes, celui-ci répondait : «Elles sont nos sœurs, nos mères, nos épouses.» Cette phrase dit peut-être plus qu’elle ne le voulait. Toujours cette manière de parler des femmes en les rattachant à quelqu’un : nos mères, nos sœurs, nos épouses. Rarement, simplement, des citoyennes.
Comme s’il fallait encore un lien de parenté pour mériter considération et protection. Une femme n’a pourtant besoin d’être ni la mère, ni la sœur, ni la fille, ni l’épouse de quelqu’un pour que sa vie, sa dignité et ses droits deviennent une affaire d’Etat. Elle est citoyenne. Cela devrait suffire.
Et c’est peut-être là que se loge le paradoxe. Car si les femmes peinent encore à exister dans le discours politique comme citoyennes à part entière, notre pays sait, lui, parfaitement les célébrer comme symboles.
Ce samedi, une «Marche des Linguères», dans le cadre des Jeux Olympiques de la Jeunesse : cent femmes présentées comme des figures d’exception, autour de la Flamme olympique de Dakar 2026. Des Linguères. Une flamme. Des caméras. Tout ce que notre pays sait si bien faire quand il s’agit de célébrer symboliquement les femmes.
Trois jours plus tôt, le Conseil des ministres actait 87 nominations à la tête de grandes directions et agences de l’Etat. J’ai compté, poste après poste : neuf femmes. Neuf sur quatre-vingt-sept. Et quand on regarde les mouvements entre femmes et hommes, le déséquilibre est encore plus parlant : sept femmes ont cédé leur poste de direction à un homme ; une seule a pris la suite d’un homme.

Cette juxtaposition raconte presque toute l’histoire à elle seule.
Nous aimons célébrer les femmes. Nous savons convoquer les reines, les résistantes, les héroïnes. Nous savons leur demander de porter des flammes, des symboles, des familles, des communautés, et parfois une bonne partie de l’économie du pays. Nous savons leur dire qu’elles sont fortes, courageuses, résilientes. Nous avons même fait de la résilience féminine une sorte de compliment national.

Mais le pouvoir n’est pas un symbole.
Le pouvoir, c’est signer. Nommer. Arbitrer. Administrer des budgets. Diriger des institutions. Décider de ce qui devient une priorité nationale et de ce qui peut encore attendre. Et là, soudain, les Linguères sont beaucoup moins nombreuses.

Les femmes sont en danger.
Elles ne demandent pas à porter une flamme de plus.
Par Fatou Warkha SAMBE

khady Ba

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