Le vendredi 17 juillet, les images de l’accueil réservé à l’ancien président Macky Sall sont apparues sur l’écran de mon téléphone. Mon premier réflexe a été de penser qu’il s’agissait d’anciennes images, d’un montage. Sur le moment, il m’était tout simplement impossible de croire que c’était vrai. Et même en écrivant ces lignes, je continue de m’interroger : pourquoi mon premier réflexe n’a-t-il pas été d’y croire ?

C’est qu’il y a des images qui racontent davantage un pays que les personnes qu’elles mettent en scène. Celles du retour de l’ancien chef de l’État en font partie.

Comme beaucoup de Sénégalaises et de Sénégalais, je savais qu’il serait accueilli. Il a dirigé ce pays pendant douze ans. Qu’on l’ait soutenu ou combattu, il était impensable qu’il revienne dans un silence absolu. Pourtant, je ne m’attendais pas à voir une telle foule. Encore moins à entendre certains discours prononcés ce jour-là. Des hommes et des femmes affirmaient devant les caméras qu’ils s’étaient trompés, que le pays avait fait le mauvais choix, que Macky Sall devait revenir.

Je ne m’arrêterai pas sur ces déclarations. Chacun est libre de ses opinions politiques. Ce qui m’a interpellée est ailleurs.

Je me suis demandé comment une société pouvait changer de récit avec une telle facilité. Comment des certitudes qui semblaient inébranlables quelques mois auparavant pouvaient soudain laisser place à des affirmations exactement inverses, exprimées avec la même conviction.

Sommes-nous encore en train de construire des opinions ou sommes-nous simplement en train de suivre nos émotions ?

J’ai parfois le sentiment que le Sénégal traverse une époque où l’émotion prend progressivement la place du jugement. Nous ne prenons plus toujours le temps de regarder les faits dans leur complexité. Nous réagissons. Puis nous réagissons à notre propre réaction. Une émotion chasse l’autre. Une indignation efface la précédente. Une admiration est remplacée par une colère, puis la colère par une nostalgie. Comme si notre mémoire collective se reconstruisait chaque semaine au rythme des émotions du moment.

Le plus frappant est que nous semblons désormais assumer cette instabilité. Nous défendons une idée avec une certitude absolue, puis son contraire quelques mois plus tard, en nous contentant de dire : « Nous nous sommes trompés. » Or, se tromper n’est pas un problème : toutes les démocraties se trompent, les peuples évoluent, apprennent, réévaluent leurs choix. Le problème commence lorsque nous confondons le changement d’opinion avec le changement d’humeur. Lorsque nous passons d’une certitude à une autre sans ce travail exigeant qu’impose la réflexion, comme si reconnaître nos contradictions suffisait à nous dispenser de les comprendre. Une nation peut-elle se construire sur une succession d’erreurs que personne ne prend le temps d’analyser ?

Le football nous offre souvent le même spectacle. Hier encore, Pape Thiaw incarnait la fierté nationale. Aujourd’hui, après une contre-performance, certains réclament son départ avec une virulence qui ressemble étrangement à l’enthousiasme avec lequel ils célébraient son travail quelques semaines auparavant. Bien sûr qu’un sélectionneur doit être évalué et que les résultats doivent être discutés. Mais notre regard semble devenu incapable de demeurer dans la nuance. Nous n’acceptons plus qu’une personne ait pu réussir certaines choses et échouer sur d’autres. Nous fabriquons des héros parfaits, puis, avec la même facilité, des coupables absolus.

Cette manière de fonctionner dépasse largement la politique ou le football. Elle s’invite dans nos débats publics, dans les réseaux sociaux, dans nos élans de solidarité, dans notre manière de juger les autres. Nous sommes parfois prêts à engager notre réputation, notre énergie, voire notre vie, pour défendre des histoires dont nous n’avons jamais exigé toutes les versions. Une vidéo suffit. Une accusation suffit. Un témoignage suffit. 

Nous partageons, nous condamnons, souvent avant même de nous demander si nous disposons de tous les éléments nécessaires pour comprendre. J’ai suffisamment défendu la parole des victimes et ou survivantes pour savoir qu’elle mérite mieux que ces tribunaux d’un soir : les emballements collectifs ne rendent justice à personne, ni à celles et ceux qui accusent, ni à celles et ceux que l’on accuse.

Et c’est peut-être là que réside notre plus grande fragilité.

Car les acteurs  politiques, eux, ont parfaitement compris le pouvoir des émotions. Ils savent qu’il est souvent plus facile de désigner un ennemi que d’expliquer un programme.

La politique n’est plus seulement une confrontation de projets. Elle est devenue une compétition pour capter nos émotions.

Une conférence de presse est organisée non pour informer, mais pour produire un choc. Une fuite est soigneusement orchestrée. Une enquête judiciaire devient automatiquement un complot. Une rivalité politique est présentée comme un combat entre le bien et le mal.

Et parce que ces récits réveillent nos peurs, nos colères ou nos espoirs, nous oublions parfois de poser la seule question qui devrait précéder toutes les autres : est-ce vrai ?

Le plus inquiétant c’est que nous semblions leur faciliter le travail. Nous accordons davantage de crédit à un récit qui nous bouleverse qu’à une démonstration qui nous oblige à réfléchir. Nous confondons la sincérité d’un ton avec la vérité d’un propos.

Les réseaux sociaux accentuent encore cette dérive. Ils récompensent la vitesse, l’indignation et le spectaculaire. L’algorithme ne distingue pas le vrai du faux. Il distingue seulement ce qui retient notre attention. Dans cet univers, la première version circule toujours plus vite que la vérification. Le démenti arrive souvent lorsque chacun est déjà passé à une autre émotion.

Et pourtant, je refuse de croire que le problème soit notre capacité à ressentir.

J’aime profondément cette faculté que nous avons de nous mobiliser pour les autres. J’aime qu’une injustice continue de nous révolter. J’aime que la souffrance d’un inconnu puisse encore provoquer un immense élan de solidarité. Un peuple incapable de ressentir serait un peuple devenu indifférent.

Notre émotion est une richesse. Elle dit notre humanité. Mais elle ne peut pas devenir notre seule manière de comprendre le monde. Une émotion peut nous pousser à agir. Elle ne devrait jamais nous dispenser de vérifier.

Car une démocratie ne se construit pas seulement avec des élans. Elle se construit aussi avec de la mémoire. Avec de la cohérence. Avec la capacité d’assumer ses erreurs, d’en tirer des leçons et de ne pas simplement les remplacer par de nouvelles certitudes.

J’ai parfois peur que nous soyons devenus un peuple qui change plus facilement d’émotion que d’idée. Cette peur-là, plus que toutes les polémiques du moment, mérite que nous nous y arrêtions.

Parce qu’un peuple qui ressent intensément est un peuple vivant.

Mais un peuple qui laisse d’autres fabriquer ses émotions finit toujours par croire qu’il pense librement, alors qu’il ne fait que réagir au scénario que d’autres ont écrit pour lui.

Note aux lectrices et lecteurs

Le Regard de Warkha prendra une pause durant le mois d’août. Ce temps sera pour moi l’occasion de me reposer, de me ressourcer et d’accompagner la sortie de mon livre Rompre. Je serai heureuse de vous retrouver dès le premier lundi de septembre avec, je l’espère, un regard toujours aussi curieux, exigeant et renouvelé. Merci pour votre fidélité.

khady Ba

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