Certains moments politiques s’imposent à vous même quand vous cherchez à vous en éloigner.

L’avant-dernière semaine, j’étais en déplacement. Entre les vols et les sommeils, je me déconnectais par intermittence, ces parenthèses involontaires que le voyage impose et qu’on finit par accueillir comme une grâce. Mais à chaque nouvelle connexion, une nouvelle actualité politique m’attendait.

D’abord le limogeage. Puis la démission du président de l’Assemblée nationale. Puis, presque immédiatement, l’installation d’un nouveau président au perchoir.

Soixante-douze heures.

À peine le temps pour l’opinion publique d’assimiler un événement qu’un autre venait déjà le recouvrir. Tout s’est passé avec une telle vitesse que j’avais l’impression d’assister moins à une respiration démocratique qu’à une démonstration de maîtrise politique. Comme si le temps lui-même devait être contrôlé. Comme si la rapidité n’était plus seulement une méthode de gouvernement, mais une stratégie de domination.

Les procédures semblaient expédiées. Les institutions donnaient l’impression d’être devenues des espaces que l’on réorganise au gré des rapports de force du moment.

Lors de ces campagnes législatives, la rupture était l’engagement le mieux partagé de tous les candidats. Toutes les listes, toutes sensibilités confondues, la portaient comme une évidence. J’étais sur la liste Gox Yu Bess  et comme partout ailleurs, c’était une promesse, un engagement, une façon de dire que cette fois serait différente.

Mais c’est la liste majoritaire qui gouverne. Et ce qu’on observe aujourd’hui interpelle  y compris au regard de ce qu’on reprochait à ses prédécesseurs. Pas dans la forme des discours. Dans la réalité des actes.

C’est à cette promesse-là que je mesure ce que j’observe.

Depuis l’indépendance, l’Assemblée nationale a toujours été traversée par des affrontements politiques et des fidélités partisanes. Mais elle conservait au moins l’ambition d’être une institution de la République avant d’être celle d’un camp. Le député pouvait soutenir un président, défendre un parti, porter un projet politique,  son mandat demeurait attaché à une mission plus vaste : représenter la Nation.

Or cette frontière semble aujourd’hui avoir cédé.

On voit des élus qui se définissent d’abord par ce qu’ils servent avant de se définir par ce qu’ils représentent. Une loyauté à un homme qui occupe davantage l’espace que l’attachement à l’institution. 

L’Assemblée a toujours été partisane. C’est la nature même d’un parlement. Mais elle donnait rarement le sentiment de vouloir être autre chose qu’une institution républicaine. Aujourd’hui, les symboles eux-mêmes semblent avoir changé. Des élus revendiquent publiquement leur fidélité à une personne  avant de rappeler leur mandat national. Des scènes qui, prises isolément, peuvent paraître anodines, mais qui, mises bout à bout, donnent le sentiment que l’institution s’efface progressivement derrière des allégeances qui lui sont extérieures.

Une institution républicaine n’interdit ni les convictions religieuses ni les engagements politiques. Mais elle exige que ceux-ci demeurent subordonnés à la fonction institutionnelle. Lorsque les appartenances prennent le dessus sur l’institution, c’est l’institution elle-même qui finit par disparaître du regard public.

Cette évolution ne relève pas de l’impression. Elle se lit dans les faits. Une même loi modifiant le Code électoral transmise en deux versions différentes à la présidence de la République. Le président de l’Assemblée invoquant une simple « erreur matérielle », comme si l’institution chargée d’écrire la loi pouvait se permettre l’approximation dans la fabrication même de la norme. Des textes adoptés dans la précipitation puis censurés ou renvoyés pour vices de procédure. Des délais constitutionnels traités avec une légèreté qui interroge. Et lorsque les dysfonctionnements apparaissent, le recours systématique à la procédure d’urgence, réduisant les délais d’examen et de débat, comme si la vitesse pouvait réparer ce que la rigueur n’a pas permis de prévenir.La précipitation qui vient corriger la précipitation.

Les institutions ne vivent pas uniquement de pouvoir. Elles vivent de procédures. De rigueur. Du respect des formes qui garantissent leur crédibilité et leur autorité dans la durée. Une institution commence à s’affaiblir lorsqu’elle cesse de produire sa propre légitimité  et qu’elle l’emprunte à des acteurs extérieurs à elle-même.

Mais au fond, le problème n’est peut-être pas celui des hommes. Les hommes passent. Les présidents de l’Assemblée se succèdent. Les majorités changent. Les partis montent et déclinent. Ce qui demeure, ou ce qui devrait demeurer, ce sont les institutions.

Une démocratie solide ne repose pas sur la vertu supposée de ceux qui l’occupent. Elle repose sur la capacité de ses institutions à résister aux ambitions individuelles, aux loyautés partisanes et aux rapports de force du moment.

Une institution républicaine n’est jamais censée dépendre d’un homme, aussi populaire, puissant ou légitime soit-il. Elle existe précisément pour survivre aux hommes, pour leur imposer des limites et pour rappeler que la Nation est toujours plus grande que ceux qui prétendent la représenter.

C’est peut-être cela qui me préoccupe aujourd’hui : non pas ce que devient un homme lorsqu’il accède au perchoir, mais ce que devient le perchoir lui-même lorsque l’institution semble progressivement s’effacer derrière les hommes.

Il y a des responsables qui saisissent leur chance et marquent leur passage. Il y a ceux qui, placés au bon endroit au bon moment, peinent à s’affranchir de l’ombre des configurations qui les ont portés. Le jugement de l’histoire ne se négocie pas dans les communiqués de départ. Il se construit dans les actes.

L’histoire institutionnelle retient rarement ceux qui ont gardé des chaises. Elle retient ceux qui ont donné davantage de force à l’institution qu’ils avaient trouvée en arrivant.

J’ai participé à ces élections parce que je croyais à la promesse d’une Assemblée différente. Le lieu où la loi se fabrique au service de tous, pas l’antichambre d’une volonté extérieure. Pas une institution qu’on vide de sa substance tout en en récitant les principes.

Ce que j’observe n’est pas une fatalité. Ce n’est pas la nature des choses ni l’inévitable destin d’un pays. C’est un choix celui de traiter les institutions comme des instruments plutôt que comme des biens communs. Et tout choix peut être défait.

Mais pour cela, il faut d’abord nommer ce qu’on voit. Sans crainte. Sans complaisance. Sans se laisser étourdir par la vitesse des événements ni par la sophistication des discours.

Au milieu de cette séquence, un discours sur l’éthique politique. Et dans ce discours, Aristote. L’Éthique à Nicomaque, précisément. Le livre qui dit que la vertu politique n’est pas une performance. Qu’elle se construit dans la durée, dans la cohérence entre la parole et l’acte.

On peut citer Aristote depuis n’importe quel perchoir.

On peut aussi le pratiquer.

 Les deux ne sont pas la même chose.

Nous ne sommes pas inertes. Nous regardons. Nous écrivons.

Et nous savons faire la différence entre un homme qui cite l’éthique et un pouvoir qui la pratique.

khady Ba

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