Je l’ai écrit pour Nogaye,Je le republie aujourd’hui  pour Khadija.

Pas un mot changé.Parce que le système, lui, n’a rien changé non plus.

Ce texte, je l’ai déjà écrit. Je l’ai écrit pour une autre femme. Un autre nom. Une autre histoire. Et aujourd’hui, je pourrais en écrire un nouveau. Mais je ne le ferai pas.

Parce que rien n’a changé. Une fois de plus. Un autre nom. Une autre femme. Une autre histoire que l’on croit exceptionnelle, jusqu’à ce qu’elle ressemble à toutes les autres : Khadija Sow. Une jeune femme enceinte d’environ 27 semaines, dont la mort a d’abord été présentée comme un malaise après de violents maux de tête, avant qu’une autopsie ne mette au jour des éléments troublants, notamment un hématome au cuir chevelu, et que la qualification des faits n’évolue de « coups mortels » à « meurtre ». À mesure que l’enquête progresse, les responsabilités s’élargissent, et des proches sont soupçonnés d’avoir diffusé de fausses informations. Et comme toujours, des versions qui changent et des faits que l’on tente de brouiller.

Rien de nouveau.

Le Sénégal s’était réveillé, il y a de cela quelques mois, face à un drame qui glace le sang : celui de Nogaye Thiam, 23 ans, retrouvée morte après des heures dans la chambre qu’elle occupait avec son bébé, un enfant qu’elle allaitait encore, au cœur de la maison familiale où elle vivait avec sa belle‑famille.

Khadija Sow. Enceinte de 27 semaines. Morte.

Très vite après l’annonce, les thèses se sont multipliées : disputes familiales, tensions conjugales, isolement volontaire, malaises répétés. Les récits se contredisent, se déforment, circulent avec une facilité effrayante. Et pendant ce temps, des commentaires circulent déjà, insinuant qu’elle aurait « dit quelque chose », qu’elle aurait provoqué, comme s’il fallait toujours une raison pour justifier l’injustifiable.

Mais dans toutes les versions, un point demeure, brut, implacable : Nogaye Khadija était isolée. Mise à l’écart. Invisible dans son propre foyer.

Cet isolement explique la découverte tardive de son décès, mais il dit surtout quelque chose de plus profond : dans nos sociétés, l’isolement des femmes mariées est un mécanisme social, une punition silencieuse devenue si banale qu’elle passe pour normale.

Je ne m’attarderai pas ici sur les détails précis de ce cas — par respect pour la vérité, par prudence, et surtout parce que je refuse de réduire ce drame à une histoire individuelle. Ce qui est arrivé à Nogaye Khadija n’est pas une exception : c’est l’expression extrême d’un système qui frappe les femmes précisément parce qu’elles sont des femmes dans une société patriarcale.

Ce n’est pas un accident. C’est un symptôme.

Et c’est précisément ce qui explique l’avalanche de témoignages apparus sur les réseaux sociaux depuis l’annonce du drame : des femmes qui racontent leur propre enfer domestique, leurs nuits sans sommeil, leurs journées de labeur, leur solitude au milieu d’une maison pleine. Elles disent qu’elles restent parce qu’elles n’ont pas le choix : absence de revenus, dépendance financière, absence de soutien, peur de perdre la garde de leurs enfants, chantage affectif, menace sociale du statut de « femme divorçée ».

Elles restent parce que partir signifie perdre leur dignité aux yeux d’une société qui continue de juger les femmes à l’aune de leur capacité à tout supporter.

Et pourtant, au-delà du bruit des témoignages, il y a ce silence entre les lignes, celui des femmes qui n’osent pas parler, celui des nuits où l’on ravale ses larmes pour que personne n’entende, celui de toutes celles qui survivent en attendant que quelque chose change. Ce silence-là en dit plus sur notre société que mille discours.

Ce système repose sur une structure familiale profondément inégalitaire, un modèle hiérarchisé où chacun connaît sa place  sauf l’épouse, assignée partout et nulle part. Qu’elle soit première, deuxième ou quatrième épouse, la hiérarchie masculine demeure la même, et les femmes, malgré leurs différences, partagent la même servitude : être les travailleuses invisibles de la maison familiale.

Dans cette pyramide du pouvoir, l’homme trône au sommet, sa famille juste en dessous, et l’épouse ferme la marche. Elle doit nourrir, veiller, anticiper, s’épuiser. Sa disponibilité doit être totale, son dévouement illimité. On attend tout d’elle sauf qu’elle existe pour elle-même.

De nombreux hommes, aujourd’hui, n’épousent pas seulement une compagne : ils cherchent une aide-soignante familiale, une assistante domestique intégrée, une belle‑fille opérationnelle. C’est là que réside l’une des violences les plus invisibles du mariage patriarcal : la charge émotionnelle. Celle d’anticiper tout, de gérer les tensions, d’absorber les colères, de panser les blessures des autres sans jamais avoir le droit d’exprimer les siennes. La femme devient le thermostat affectif de la famille : si elle flanche, tout s’écroule ; si elle tient, personne ne s’en rend compte.

Le mariage tel qu’il se pratique aujourd’hui n’a rien du conte de fées qu’on nous vend depuis l’enfance. Il est, dans les faits, une institution où l’inégalité est programmée, ritualisée, normalisée.

On promet aux femmes la stabilité. On leur livre l’épuisement.

On leur promet le respect. On leur sert la vulnérabilité.

On leur promet une famille. On leur retire souvent leur réseau social.

On leur promet une place. On les enferme dans un rôle.

Tant que nous valoriserons un modèle conjugal qui exige tout des femmes sans jamais les protéger réellement, ces violences structurelles continueront d’être rebaptisées « accidents » ou « tragédies individuelles ».

Le patriarcat a cette particularité : il se dissimule derrière le quotidien, derrière les habitudes, derrière ce que l’on appelle « normal ». C’est ce camouflage qui le rend si efficace, si durable, si meurtrier.Ces luttes ne sont pas individuelles. Elles sont collectives. Ce sont des féminicides.

Khadija aujourd’hui. Hier, Nogaye. Et demain, quel nom ?

Dans l’affaire de Nogaye, des personnes ont été arrêtées. Et pourtant, quelques mois plus tard, une autre femme est tuée.

Ce que cela dit est simple et brutal : ce ne sont pas seulement des hommes qui tuent. C’est un système qui permet, qui excuse, qui protège.

Ces morts ne sont pas des accidents. Ce sont des féminicides.Et tant que ce système tiendra, aucune femme ne sera véritablement en sécurité. Parce qu’ici, être femme suffit encore à être exposée. Parce qu’ici, la vie des femmes reste négociable.

Tant que nous ne nommerons pas clairement, tant que nous ne répondrons pas collectivement  par des mesures structurelles, durables, à la hauteur  le même texte s’écrira encore.

warkhatv

View all posts

Add comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *