Dans les zones de guerre et de crise qui traversent le Sahel, les lignes de douleur et de résilience s’étirent bien au-delà des frontières. Elles relient des familles dispersées entre Koro, Ouahigouya et Téra, des réfugié.es installé.es au Mali ou en Mauritanie, et des communautés déplacées tentant de reconstruire leur vie dans des camps improvisés.

La violence ne déplace pas seulement des corps : elle déracine des lignées, efface des pratiques spirituelles et bouleverse les liens au territoire. Ces migrations sont aussi émotionnelles et symboliques. Être réduit à une identité de « déplacée » ou de « victime de guerre » fragilise les récits de soi et accentue la blessure.

Au cœur des processus de réparation se trouve la réappropriation des pratiques spirituelles africaines indigènes. Pourtant, les parcours de soin demeurent largement dominés par des modèles biomédicaux occidentaux qui individualisent le traumatisme, ignorent ses dimensions communautaires et marginalisent les savoirs culturels et spirituels. 

Cette logique est héritée du projet colonial. La colonisation n’a pas seulement confisqué les terres et les ressources ; elle a démantelé les infrastructures spirituelles des sociétés africaines. Guérisseuses et matrones ont été criminalisées, les rituels interdits, des savoirs communautaires disqualifiés. Cette destruction n’a pas effacé de simples traditions ; elle a fracturé les architectures sociales de sens, de justice et de guérison. 

La biomédecine moderne, telle qu’elle s’est imposée dans les politiques coloniales puis postcoloniales, a souvent traité les corps des femmes, et singulièrement les corps africains, comme des objets à discipliner. Elle a médicalisé l’accouchement en l’arrachant aux communautés, pathologisé la douleur sans écouter ses significations sociales, et relégué les savoirs spirituels au rang de “superstition”.

 À Mombasa, lors de Feminist Republik (27–29 novembre 2025), les féministes africaines n’ont pas « ajouté » le soin au programme. Elles l’ont reconfiguré comme une infrastructure politique. Il n’agissait pas de soulager symboliquement, mais de construire un cadre décolonial où les corps retrouvent leur pouvoir d’agir.

Dès la plénière consacrée aux contextes de crise, une intervenante a rappelé une évidence trop souvent absente des récits militaires : même sous les bombardements, les femmes continuent d’accoucher. Le feu des armes ne suspend ni la grossesse, ni la peur, ni la douleur. 

Pourtant, les régimes d’exception humanitaire et sécuritaire imposent des parcours de soins fondés sur la logique du triage, de l’urgence sans consentement et de la normalisation biomédicale des corps. L’ « efficacité » y devient souvent synonyme de dépossession décisionnelle. 

Mombasa : faire du soin une politique

À Mombasa, les féministes ont posé un autre principe : protéger sans déshumaniser. Soigner ne signifie pas sauver malgré les femmes, mais construire avec elles les conditions de dignité, de choix et de sens.

Décoloniser la guérison

Rose-Myrtha Vercammen Fortuna Dorsant, praticienne traditionnelle Haïtienne, résume cette rupture : 

« La colonisation a diabolisé nos pratiques et nos sagesses anciennes. Nos spiritualités étaient des technologies collectives de régulation émotionnelle. Elles ont été disqualifiées au profit d’un care individualisé qui rend les personnes responsables de survivre seules à l’oppression. »

Elle poursuit :

« Le racisme, le sexisme et la violence ne se guérissent pas individuellement. Être émotionnellement affectée par l’oppression n’est pas une faiblesse personnelle. C’est une réaction politique. » 

La biomédecine hégémonique dépolitise la souffrance en la privatisant.  Elle exige des femmes, en particulier des femmes noires, pauvres, migrantes, en situation de handicap, qu’elles s’ajustent aux normes institutionnelles pour être considérées comme « soignables ». 

À Mombasa, la réponse n’a pas été de rejeter la médecine moderne, mais de la désenclaver. Cercles de respiration, chant, rituels d’eau et de feu, pratiques corporelles, percussions, narration collective : ces dispositifs n’étaient pas décoratifs. Ils ont fonctionné comme des technologies de co-régulation collective, redonnant aux corps leur capacité de décision.

Réhabiliter les gardiennes

La praticienne témoigne aussi du coût intime de cette reconquête :

« J’ai longtemps caché ma spiritualité pour éviter l’ostracisme. Aujourd’hui, je la porte avec fierté, sauf lorsque ma sécurité est menacée. La revendiquer m’a permis de trouver une communauté. » 

Lorsqu’on lui demande comment elle incarne la puissance féministe africaine, elle répond 

 « Je battrais mon tambour pour appeler toutes les guérisseuses, femmes-plantes, accoucheuses et prêtresses qui nous ont précédées. » 

Le tambour devient ici archivé vivante. Le chant, dispositif de protection. À l’inverse, de nombreux espaces médicaux imposent le silence, interdisent les objets rituels, refusent les langues qui apaisent. Là où l’institution exige neutralité et asepsie culturelle, la guérison se rétrécit.

Les féministes ont nommé cette violence : violences obstétricales, déni de consentement, contrôle reproductif. En contexte de guerre, ces mécanismes sont amplifiés. L’urgence devient prétexte à la dépossession.

Mombasa a refusé cette logique. La sécurité sans dignité n’est pas un soin, mais une gestion des corps.

Des non-négociables politiques 

Décoloniser le soin implique des choix structurels : 

  • Reconnaître les guérisseuses, matrones et accoucheuses comme actrices légitimes du système de soin ;
  • Contractualiser, rémunérer et intégrer leurs savoirs dans les dispositifs formels ;
  • Sanctuariser le consentement obstétrical, même en contexte de crise ;
  • Financer des espaces de régulation collective du traumatisme.

Il ne s’agit pas d’opposer plante et antibiotique, rituel et chirurgie. Il s’agit de briser la gouvernance patriarcale du soin qui décide sans les femmes.

Guérir comme stratégie 

Mombasa n’a pas effacé les guerres ni les hiérarchies institutionnelles. Mais le festival a produit quelque chose de décisif : un vocabulaire, des alliances, des méthodes. 

Guérir ensemble n’est pas une posture morale. C’est une stratégie de survie politique. C’est ce qui permet d’accoucher avec dignité sous les bombes, de résister à une campagne de harcèlement, de maintenir une organisation vivante quand tout s’effondre.

Décoloniser le soin, c’est restituer aux femmes le pouvoir sur leurs corps, leurs récits et leurs rites. C’est rendre la médecine à l’humanité.

Et tant que les balles retentiront, nous continuerons d’accoucher : d’enfants, d’idées, de mondes nouveaux où le soin ne sera plus gouverné par la peur, mais par la justice.

Sadya Touré

warkhatv

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