Transformer la solidarité en infrastructure matérielle, politique et sensible n’est pas un luxe militant. C’est la condition minimale pour que la liberté reste praticable.
Du 26 au 29 novembre 2025, le troisième Festival Feminist Republik, organisé par Urgent Action Fund–Africa et placé sous le thème « Se régénérer dans la tempête : ancrer la guérison et le soin collectif dans les contextes de conflit », a rassemblé plus de six cents leaders féministes, activistes et guérisseuses de treize pays africains marqués par l’instabilité politique :Burkina Faso, République centrafricaine, Cameroun, République démocratique du Congo, Kenya, Mali, Mozambique, Niger, Nigeria, Éthiopie, Somalie, Soudan du Sud et Soudan. Le festival a aussi réuni des bailleurs de fonds. Cette édition n’a pas seulement été pensée comme un rassemblement. Elle a été conçue comme une infrastructure de sororité et de solidarité. Le festival n’a pas célébré la résilience comme un slogan mais concrètement interrogé ce qui la rend possible : l’accès aux ressources financières, la sécurité des militantes, la traduction entre langues et contextes, l’accessibilité, le soin. Il a surtout mis en lumière un paradoxe désormais familier : on applaudit l’endurance des mouvements féministes, mais on finance insuffisamment les infrastructures qui leur permettent de durer. Ceci n’est pas un accident. La répétition de ces obstacles dans des pays différents révèle une dynamique plus profonde : une économie politique du backlash.
A chaque avancée féministe répond une contre-offensive – juridique, morale, médiatique, parfois armée – tandis que les mécanismes de protection restent fragiles. Les pays représentés partagent, à des degrés divers, la militarisation de la vie civile, l’effondrement institutionnel et la précarité économique. Au Sahel, plus de 3,3 millions de personnes déplacées vivent dans des zones où la violence structure la vie quotidienne. Dans ces contextes, les violences sexuelles sont utilisées comme armes de guerre : au Mali, plus de 50% des femmes déplacées déclarent avoir subi des violences basées sur le genre ; en RDC, on estime à quarante-huit femmes violées par heure dans les zones de conflit. A cela s’ajoute la montée des discours conservateurs qui présentent le féminisme comme « anti-africain », soutenus par des leaders politiques et religieux. Les droits sexuels et reproductifs sont attaqués, les minorités sexuelles criminalisées, les travailleuses de sexe stigmatisées. Les militantes subissent harcèlement numérique, arrestations arbitraires et menaces de mort. Et pourtant, moins de 1 % des financements mondiaux est destiné aux organisations féministes africaines. Ces chiffres ne sont pas de simples alertes statistiques. Ils posent une exigence éthique : face à une violence systémique, les réponses doivent être structurelles. Dès l’ouverture du festival, ce principe s’est incarné. La maîtresse de cérémonie, Janet Mbugua, a posé un cadre simple : être présentes, respirer, se reposer, considérer la présence collective non comme un luxe, mais comme une responsabilité politique. Un geste a particulièrement marqué les esprits : l’invitation d’une guide religieuse musulmane, voilée, à ouvrir la rencontre par une lecture du Coran. Dans une salle rassemblant chrétiennes, musulmanes, croyantes des religions africaines et athées, ce rituel n’a pas fonctionné comme un symbole identitaire mais comme un acte d’hospitalité radicale. Il a rendu tangible ce que signifie le pluralisme lorsqu’il cesse d’être décoratif. « Oh, que la sororité féministe était la solution à tous les maux de ce monde. », a soufflé Oumou Touré, militante malienne. Coumba Touré, du Sénégal, a insisté en plénière : « We are here, we’re home. » Cette affirmation, suivie d’une filiation énoncée – « I am the daughter of, who is the daughter of… » – n’enferme pas les femmes dans la maternité. Elle inscrit les luttes dans des lignées politiques et affectives, redonnant une place à celles que l’histoire officielle a effacées. Ici, la « maison » n’est pas ici domestique ; elle est institutionnelle. Elle désigne un espace où la parole devient praticable, où le repos devient légitime. À Mombasa, une autre infrastructure s’est imposée : la danse. Souvent réduite à un folklore apolitique, elle a été mobilisée comme technologie de soin collectif. Dans de nombreuses communautés rurales, la danse est une manière de survivre lorsque le quotidien devient invivable. Elle ne détourne pas de la politique ; elle la rend supportable.
Un refrain du Mali, une note venue du Sénégal, les pulsations congolaises du groupe Bilenge Musical, l’énergie de Baba Maal ou d’Aïta Senghor ont tissé d’un espace commun entre des femmes qui ne partagent ni langue ni trajectoire. La danse a servi un objectif précis : produire une réinitialisation sensorielle après de longues journées de travail politique, de négociations avec des bailleurs, de soins individuels et collectifs. Maman Awa Diop, du Senegal, l’a résumé avec justesse : « À quoi ressemble une révolution sans danse ? » On ne danse pas à côté de la lutte ; on danse dedans, pour que la lutte reste habitable. Pendant le festival, le African Women Developement Fund, AWDF, a organisé plusieurs sessions thématiques, dont une consacrée à la contre-offensive. A la question « Qu’est- ce que le backslash, ou encore la contre-offensive dans vos contextes ? », les réponses, venues du Sahel, du Kivu, de l’Afrique australe ou de la Corne de l’Afrique, se sont répondu comme une chorégraphie tragiquement familière : coupes budgétaires, violences numériques, criminalisation des minorités sexuelles, stigmatisation des
travailleuses du sexe, lois dites « traditionnelles » restreignant les droits des femmes et des filles.
Mais le diagnostic n’a pas épargné les mouvements euxmêmes : homophobie persistante dans certains espaces, marginalisation des femmes rurales, des femmes en situation de handicap, des travailleuses du sexe et des minorités sexuelles, fatigue et enfermement défensif. La force de cette discussion a été de tenir ensemble critique interne et lucidité politique, sans tomber dans l’autoflagellation. Une question a traversé les débats : comment protéger les féministes lorsque l’auteur de la violence est une institution étatique, et qu’une sœur travaille dans cette même institution ? Loin de moraliser ces trajectoires complexes, cette interrogation a ouvert un chantier politique concret : inventer des mécanismes de protection qui ne brisent pas les liens, des protocoles de sécurité inclusifs, des systèmes d’alertes confidentiels, et une solidarité qui protège sans exclure. C’est ici que nos féminismes « s’embrassent » réellement : dans la capacité à maintenir des positions différentes sans rompre, à construire des infrastructures de soin, de traduction, de repos et de défense capables de soutenir l’action dans la durée. Si l’on revient à la question initiale – quand nos pays nous briment, comment nos féminismes s’embrassent encore ? – la réponse n’est pas héroïque. Elle est architecturale. Elle réside dans la construction patiente d’espaces où l’on peut encore parler, transmettre, réparer et décider. La tempête ne faiblit pas. Mais nos contextes ne nous
définissent pas entièrement. Nous pouvons refuser de laisser nos mouvements affronter seuls des vents qu’ils n’ont
pas les moyens de traverser. Transformer la solidarité en infrastructure matérielle, politique et sensible n’est pas un luxe militant. C’est la condition minimale pour que la liberté reste praticable. Y compris par le corps. Y compris par le rythme. Y compris par la danse.
Sadya Toure


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