On clôture parfois une année dans le calme apparent d’une chambre, parfois dans
une maison encore chaude d’un crime, parfois dans une cour familiale, une
maternité ou une pièce où un enfant attend une mère qui ne reviendra plus. On la
clôture avec des berceaux devenus orphelins, des rêves interrompus, des mères qui
traversent les fêtes avec un deuil impossible à apaiser. Et avec elle, un vocabulaire
que l’on aurait voulu ne plus prononcer : viol, coups, séquestration, féminicide.
Au Sénégal, 2025 n’a pas été une succession de faits isolés. Elle a été une année
de répétitions. Pas seulement parce que les violences sexuelles et sexistes ont
continué, mais parce qu’elles se sont inscrites dans une continuité presque
mécanique, comme si la République avait cessé de considérer la protection des
femmes comme une responsabilité politique. Comme si cette protection avait été
déléguée à la chance, à la famille, à la rumeur, à la foi et à la capacité des victimes
à survivre.
Que peut-on retenir de cette année, si ce n’est cette interminable succession de
violences et de féminicides ? Difficile d’en faire un autre bilan lorsque chaque mois a
été rythmé par la mort, l’agression ou l’humiliation des femmes. 2025 n’a pas
seulement été marquée par des crimes : elle a été marquée par leur répétition, leur
banalisation et leur absorption progressive dans le quotidien. Une année où
l’exception est devenue la norme, où l’horreur n’interrompt plus le cours des choses,
où l’on apprend à vivre avec l’idée que des femmes peuvent mourir simplement
parce qu’elles sont femmes, sans que cela ne provoque de rupture politique, sociale
ou institutionnelle.
Chaque mois, ou presque, un même scénario s’est imposé dans l’espace public.
Une femme « tuée par son mari ». Une adolescente « abusée ». Une victime «
séquestrée ». Une affaire « déférée ». Puis le pays reprend son souffle, jusqu’au
prochain drame. Ce qui change, ce sont les noms.
L’année avait commencé sur une note d’une violence extrême, malgré les
promesses de rupture. Dans la nuit du 31 décembre 2024 au 1er janvier 2025,
Souadou Sow, dite « Diary », âgée de seulement 12 ans, était tuée, brisant
d’emblée toute illusion d’apaisement. Quelques jours plus tard, à Touba, Yamou
Ndiaye, mère de quatre enfants, était poignardée à mort par son propre beau-frère.
Puis, à la fin du mois de janvier, à Yang‑Yang, dans le département de Linguère,
Sadel Sow était assassinée par son mari ; son corps sera retrouvé démembré.
En avril, à Keur Ndiaye Lo, Kindy Bah, femme de ménage de 36 ans et mère de
deux enfants, était sauvagement assassinée au domicile de ses employeurs. À la
mi‑avril, dans le département de Linguère, un homme de 79 ans avouait le meurtre
de sa belle‑sœur, Diène Dia, âgée de 90 ans. Deux femmes, deux générations,
une même fin violente.
Le mois de mai s’est imposé comme l’un des plus meurtriers de l’année. À
Ndiouwar, près de Fatick, Marie‑Louise Ndour, 41 ans, mère de quatre enfants,
était abattue en plein jour par son mari. À Joal, Fatou Guèye était tuée après cinq
années de vie commune. Toujours en mai, Aissatou Ba, âgée de 16 ans, était

assassinée par son mari, puis démembrée pour avoir tardé à lui servir de l’eau. Le 4
mai, à Guinguinéo, Coumba Dali Diallo était tuée alors qu’elle rentrait du marché.
À ces féminicides s’ajoutent les innombrables cas de viols ceux qui sont recensés et
ceux qui ne le sont pas. Des viols suivis de grossesses. Des grossesses à haut
risque. Des enfants contraints de devenir mères parce que le Sénégal refuse
toujours d’appliquer pleinement le protocole de Maputo, pourtant ratifié depuis 2004.
Dans la nuit du 5 au 6 août 2025, à Saly Portudal, une villa était cambriolée par un
commando armé. Après avoir neutralisé les gardiens, les assaillants ont violé
collectivement J. A. Ndiaye, âgée de 28 ans, avant de la laisser inconsciente. Ce
crime d’une brutalité extrême a brièvement choqué, puis s’est fondu dans la routine
médiatique.
Et l’année s’est achevée dans la même continuité. En décembre, le féminicide de
Bintou Guèye, tuée d’une balle en pleine tête par son mari à Keur Mbaye Fall, est
venu rappeler, avec une brutalité glaçante, que même la fin de l’année n’a offert
aucun refuge aux femmes. Présenté dans la presse comme un « drame conjugal
d’une rare violence », ce meurtre a une fois de plus été raconté à travers le prisme
du sensationnel, reléguant au second plan la réalité d’un féminicide survenu dans un
contexte conjugal marqué par des violences et un environnement familial délétère,
selon le témoignage bouleversant de sa mère.
À chaque fois, la mécanique est identique. Les crimes sont racontés comme des
accidents privés. Les médias parlent de « drame conjugal » ou de « crime
passionnel », transformant des violences sexuelles et sexistes systémiques en
dérapages émotionnels. Le langage sauve l’image des agresseurs et interroge la
respectabilité des victimes. Ce choix de mots n’est jamais neutre : il fabrique
l’impunité.
Derrière ces titres, il y a pourtant des enfants privés de leur mère, des familles
brisées, des fêtes traversées dans un deuil sans réparation possible. À cette douleur
intime s’ajoute une autre violence : le mutisme presque total des autorités. Aucun
discours présidentiel, aucune parole publique forte, aucune reconnaissance politique
de l’ampleur de la tragédie, pas même un tweet, pas même un message symbolique
pour nommer les mortes ou reconnaître la gravité de ce qui se joue. Ce silence n’est
pas une absence. Il est une violence institutionnelle.
C’est ce que le collectif “Luy Jot Jotna” est venu rappeler avec force dans son
communiqué du 26 décembre. Depuis le début de l’année 2025, au moins 17
féminicides ont été recensés au Sénégal , plus d’une femme tuée par mois, dans
un cadre conjugal ou familial.
Le collectif cite leurs noms pour refuser l’effacement : Souadou Sow, Yamou
Ndiaye, Sadel Sow, Kindy Bah, Diène Dia, Marie‑Louise Ndour, Fatou Guèye,
Aissatou Ba, Coumba Dali Diallo, Khady Fall, Mariama Coulibaly, Mariama Ba,
Fatou N., Mariama Keïta, Khady Guèye, Mariama Sadio Diallo, Bintou Guèye.
Nommer, ici, n’est pas un hommage. C’est un acte politique.
Nous pouvons nous sentir impuissantes face à la litanie de ces noms, face à
l’ampleur de la violence et à ce qu’elle révèle de notre société. Mais nous ne

pouvons pas oublier. Nous ne pouvons plus faire comme si de rien n’était. Car
derrière chaque nom, il y a une vie arrachée, des enfants privés de leur mère, des
rêves brutalement interrompus.
Face à cette réalité connue, documentée et dénoncée depuis des années, une
question demeure : que fait l’État de sa responsabilité ? Que valent les promesses
quand elles n’engagent à rien ?
Ce que 2025 nous a appris, c’est que la répétition a anesthésié l’indignation. Les
féminicides ne choquent plus ; ils s’additionnent. Et ce qui s’installe durablement,
c’est le silence public.
Il y a parfois des arrestations, des enquêtes, des déferrements. Mais il n’y a pas de
politique continue, ferme et assumée pour prévenir, protéger et transformer. Le
silence dit : « gérez ». Il laisse le patriarcat faire son travail.
On ne veut pas d’une année plus calme parce que la violence aurait appris à se
cacher. République du Sénégal, l’histoire te regarde : combien de femmes faudra‑t-
il encore enterrer avant que protéger ne devienne une priorité politique ?
En espérant que 2026 soit enfin une année de justice, de protection et de sécurité
pour toutes les femmes, c’est là notre vœu le plus urgent, le plus légitime, le plus
vital.

warkha

warkhatv

View all posts

Add comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *